Quand on restreint le droit de grève, on ne protège pas « l’intérêt public » — on protège les profits. Chaque fois qu’un gouvernement impose un décret de retour au travail, chaque fois qu’une loi spéciale écrase une négociation syndicale, c’est le rapport de force qui bascule encore plus du côté des employeurs. Les syndicats ne sont pas un obstacle à la démocratie : ils en sont un pilier essentiel, le seul rempart collectif face à l’exploitation systémique du travail. Pourtant, on continue de les traiter comme des troublemakers qu’il faut encadrer, contrôler, museler. Cette asymétrie n’est pas accidentelle — elle sert un ordre économique qui a besoin de corps dociles et de salaires comprimés.
Les restrictions au droit de grève ne tombent jamais du ciel. Elles sont réclamées, planifiées, instrumentalisées par ceux qui ont tout intérêt à maintenir les travailleuses et travailleurs dans la précarité. Quand le gouvernement intervient pour forcer un retour au travail dans les transports, l’éducation ou la santé, il ne défend pas les usagers — il défend un modèle où les services publics doivent fonctionner à rabais, où les conventions collectives deviennent négociables à la baisse, où la rentabilité prime sur la dignité. Les employeurs savent qu’un syndicat affaibli, c’est un syndicat qui ne peut plus exiger, qui négocie sur la défensive, qui accepte des miettes.
Les effets concrets de cet affaiblissement sont partout : stagnation salariale pendant que l’inflation explose, multiplication des contrats précaires, érosion des protections en santé et sécurité au travail. Les conventions collectives, jadis moteurs d’amélioration des conditions de vie, deviennent des documents défensifs où l’on se bat juste pour ne pas perdre ce qui reste. Les travailleuses que j’ai rencontrées dans le secteur de la santé me l’ont dit clairement : « On n’a plus de poids. On nous impose tout, et notre seule arme — la grève — on nous la retire avant même qu’on puisse s’en servir. » Cette impuissance organisée n’est pas un accident de parcours, c’est une stratégie.
La démocratie ne peut pas se limiter au bulletin de vote aux quatre ans. Elle doit exister aussi dans les lieux où l’on passe la majorité de notre vie éveillée : au travail. Le pouvoir collectif au travail, c’est la capacité de dire non, de négocier en position de force, de refuser l’inacceptable. C’est aussi la capacité de construire des solidarités transversales, de relier les luttes des enseignantes à celles des infirmières, des livreurs aux caissières. Quand on attaque les syndicats, on attaque cette possibilité même de construire du commun, de faire front ensemble contre ceux qui nous exploitent. Les syndicats ne sont pas parfaits, loin de là — mais ils restent notre meilleur outil pour contester l’ordre capitaliste de l’intérieur.
Il est temps de renverser le discours. On ne veut pas de syndicats plus « raisonnables », plus « responsables », plus « collaboratifs » — on veut des syndicats plus forts, plus combatifs, plus enracinés dans la base. On veut des grèves qui paralysent, des négociations qui arrachent, des mobilisations qui font trembler les tours de verre. Parce que c’est seulement dans ce rapport de force rééquilibré qu’on pourra enfin parler de justice au travail, de répartition équitable des richesses, de dignité pour toutes et tous. La grève n’est pas un privilège — c’est un droit fondamental. Et celles et ceux qui veulent nous l’enlever savent très bien pourquoi.





