Huit cents pages pour documenter un fiasco prévisible. Le rapport de la vérificatrice générale sur la filière batterie au Québec ne mâche pas ses mots : planification déficiente, objectifs fantômes, échéanciers inexistants, gestion du risque aux abonnés absents. Derrière le jargon administratif se cache une vérité brutale que les militant·es écologistes et socialistes dénoncent depuis des années : quand l’État joue au venture capitalist sans exiger de contreparties, ce sont toujours les entreprises qui empochent et le public qui paie la facture. Sept cents millions de dollars partis en fumée pendant que nos écoles tombent en ruines et que des familles dorment dans leur char. Ce n’est pas de la malchance, c’est un système conçu pour socialiser les pertes et privatiser les profits.
Où sont passés ces 700 millions ? En subventions directes, en crédits d’impôt généreux, en prêts à taux préférentiels que personne n’a jamais pensé à garantir avec des clauses de remboursement. L’argent public a coulé à flots vers des startups de batteries qui promettaient la lune verte, surfant sur le narratif de la transition écologique pour remplir les poches d’investisseurs privés. Résultat : faillites en cascade, technologies jamais commercialisées, emplois promis évaporés. Pendant ce temps, aucune prise de participation au capital, aucun siège au conseil d’administration, aucun mécanisme pour récupérer ne serait-ce qu’une fraction de la mise. « On nous a vendu du rêve industriel, on s’est retrouvés avec des coquilles vides », résume un syndicaliste du secteur manufacturier que j’ai joint. L’État-providence version capitalisme de copinage.
Ailleurs dans le monde, des gouvernements progressistes ont compris qu’investir public ne signifie pas donner carte blanche. Regardez la Banque publique d’investissement française ou certains modèles scandinaves : participation au capital, sièges décisionnels, clauses de récupération en cas d’échec, conditionnalités environnementales et sociales strictes. Quand l’argent collectif finance l’innovation, le collectif devrait en récolter les fruits. Ici, on a préféré l’approche « arrosage et prière » : on balance des centaines de millions sans suivi rigoureux, sans transparence réelle, en espérant que la main invisible du marché fasse des miracles. Spoiler : elle n’en fait jamais. Ce qui manque, ce n’est pas l’argent public, c’est le courage politique d’imposer des conditions qui protègent l’intérêt général plutôt que les rendements privés.
Parlons maintenant du véritable scandale : le coût d’opportunité. Sept cents millions, c’est des milliers de logements sociaux, c’est l’embauche de personnel soignant pour désengorger les urgences, c’est la gratuité des garderies étendue, c’est des autobus électriques dans tous les quartiers populaires, c’est des programmes de formation pour une vraie transition juste. Chaque dollar jeté dans ce gouffre industriel sans filet, c’est un dollar volé aux services publics que nos communautés réclament à bout de souffle. Les jeunes que je rencontre dans les manifs climat le savent : la transition écologique ne se fera pas en subventionnant des aventuriers capitalistes, mais en investissant massivement dans les infrastructures publiques, les transports collectifs, l’isolation des bâtiments. Cet argent gaspillé, c’est notre futur qu’on a bradé pour enrichir quelques actionnaires fantômes.
Soyons clairs : ce désastre n’est pas qu’une question de gestion incompétente, même si l’absence d’échéanciers et de suivi relève de la négligence criminelle. C’est un choix politique, celui de traiter l’argent public comme un casino pour attirer des « investisseurs » qui prennent l’oseille et sacrent leur camp dès que ça sent le roussi. Ce qu’il nous faut, c’est un cadre d’investissement public radicalement différent : transparent, mesurable, démocratiquement contrôlé, avec des objectifs sociaux et environnementaux non négociables. Fini les chèques en blanc aux entreprises privées. Si on veut une filière batterie au Québec, créons une société d’État, embauchons directement, gardons les brevets, partageons les bénéfices. Le rapport de la vérificatrice devrait être un point de rupture. Reste à savoir si nos élu·es ont enfin le courage de rompre avec ce capitalisme de connivence qui nous saigne à blanc.





