Camille_Dufresne_2026-07-06_greve_des_ingenieurs

Grève des ingénieurs au Québec : l’État se fissure

Les ingénieurs du gouvernement du Québec ont déclenché une grève illimitée ce lundi, et ce n’est pas une simple négociation salariale qui a échoué. C’est tout un système qui craque sous le poids de décennies d’austérité silencieuse, de mépris pour l’expertise publique et de désinvestissement chronique dans les infrastructures. Pendant que nos ponts rouillent et que nos routes se défoncent, l’État refuse de reconnaître la valeur du savoir technique qui maintient encore debout ce qui reste de notre bien commun. Cette grève est un signal d’alarme, pas un caprice corporatiste: elle révèle que le secteur public québécois a été saigné à blanc, et que celles et ceux qui conçoivent nos infrastructures en ont assez d’être traités comme des variables d’ajustement budgétaire.

Derrière cette mobilisation, il y a une réalité brutale: les ingénieurs du gouvernement gagnent en moyenne 15 à 20% de moins que leurs collègues du privé ou des municipalités, selon l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ). Cette décote salariale pousse les meilleurs cerveaux vers la porte, créant une hémorragie d’expertise que l’État ne peut plus se permettre. Résultat? Des projets mal conçus, des retards qui coûtent des millions, des reprises de travaux évitables, et une dégradation continue de nos infrastructures. L’austérité diffuse qui mine le secteur public depuis des années n’est pas abstraite: elle se traduit en béton fissuré, en viaducs dangereux, en expertise perdue.

Les conséquences concrètes de cette dévalorisation ne sont pas théoriques. Ce sont des chantiers qui traînent, des routes fermées plus longtemps que nécessaire, des projets de transport collectif retardés alors que l’urgence climatique exige qu’on accélère la transition. Ce sont aussi des travailleuses et travailleurs du génie civil épuisés, qui voient leur savoir technique ignoré par une machine gouvernementale obsédée par les chiffres comptables à court terme. Et pendant ce temps, le privé ramasse les contrats juteux, sous-traite à prix d’or ce que l’État pourrait faire lui-même s’il valorisait son propre personnel. C’est une logique absurde: on coupe dans les salaires publics pour mieux payer des consultants externes.

Cette grève pose une question politique fondamentale: comment peut-on prétendre orchestrer une transition écologique juste sans investir massivement dans l’expertise publique? Les ingénieurs du gouvernement sont en première ligne pour concevoir les infrastructures vertes, adapter nos routes aux changements climatiques, penser la mobilité durable. Leur savoir est un bien collectif, un levier essentiel pour sortir du tout-automobile et du tout-privé. Mais au lieu de les reconnaître comme des alliés stratégiques, l’État les traite comme une dépense à comprimer. C’est une vision myope et dangereuse, qui hypothèque notre capacité collective à répondre aux crises qui s’accumulent.

La grève des ingénieurs n’est pas isolée: elle s’inscrit dans un mouvement plus large de révolte du secteur public québécois, des infirmières aux enseignants, de celles et ceux qui tiennent encore debout les services essentiels malgré l’érosion constante de leurs conditions. Il est temps de briser la logique néolibérale qui voudrait nous faire croire que l’État doit toujours faire moins, toujours couper, toujours sous-payer. Reconstruire un État capable de répondre aux urgences climatiques et sociales passe par la reconnaissance de l’expertise technique, par des salaires dignes, par un réinvestissement massif dans le savoir public. Les ingénieurs ne demandent pas la lune: ils exigent qu’on cesse de laisser se fissurer ce qui nous appartient à toutes et tous.

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