L’insolvabilité n’est plus l’exception, elle devient la règle. Au Québec, les dépôts de faillite et de propositions de consommateur explosent : on parle de gens ordinaires, de familles qui travaillent, de retraité·es qui empruntent pour payer l’épicerie, le loyer, les frais de garde. Ces personnes ne sont pas des irresponsables financières, elles sont les victimes d’un système qui a fait de la précarité un modèle économique. Pendant qu’on nous sert le discours moralisateur sur la « mauvaise gestion du budget personnel », les vrais coupables — les géants de l’alimentation, les propriétaires spéculateurs, les institutions financières — engrangent des profits obscènes. Cette crise de l’insolvabilité n’est pas un accident : c’est le produit direct de décennies de salaires stagnants, de loyers hors de contrôle et d’une inflation qui frappe d’abord les plus vulnérables.
Sur le terrain, les visages de cette catastrophe sont ceux de mères monoparentales qui jonglent avec trois cartes de crédit pour nourrir leurs enfants, de travailleur·euses précaires qui accumulent les heures supplémentaires sans jamais rattraper le retard sur les factures, d’aîné·es qui renoncent à leurs médicaments pour ne pas manquer un paiement de loyer. Les syndic·es de faillite rapportent une hausse marquée des cas où l’endettement découle de dépenses essentielles — pas de voyages, pas d’écrans plats, mais du pain, du chauffage, un toit. Ces réalités ne sont pas des anecdotes, elles dessinent le portrait d’une société qui a abandonné ses membres les plus fragiles au profit d’une élite économique toujours plus gourmande.
Pendant ce temps, les banques affichent des rendements records, les chaînes d’épicerie multiplient leurs marges bénéficiaires et les fonds d’investissement transforment le logement en machine à cash. Le discours dominant cherche à individualiser la responsabilité : « Vivez selon vos moyens », nous répète-t-on. Mais quand les moyens ne suffisent plus à couvrir l’essentiel, quand un panier d’épicerie de base coûte 200 $ et qu’un 3 ½ se loue 1 500 $ par mois, le problème n’est pas dans le portefeuille, il est dans la structure même de notre économie. Les taux d’intérêt ont grimpé pour « contrôler l’inflation », alourdissant encore le fardeau de celles et ceux qui n’avaient déjà plus de marge de manœuvre. C’est une violence systémique, pas une faillite morale.
Ce qui se joue ici dépasse les chiffres d’endettement : c’est un projet politique. L’austérité permanente pour les un·es, l’abondance garantie pour les autres. Nos gouvernements, complices par inaction ou par choix idéologique, refusent de plafonner les loyers, de taxer les superprofits, de hausser substantiellement le salaire minimum ou de renforcer les filets sociaux. Ils préfèrent laisser des milliers de personnes sombrer dans l’insolvabilité plutôt que de toucher aux privilèges d’une classe possédante qui finance leurs campagnes électorales. Le logement devrait être un droit, l’alimentation une garantie de base, les services essentiels accessibles à tou·tes : nous en sommes loin, et chaque dépôt de faillite est un rappel sanglant de cet échec collectif.
Survivre à crédit n’est pas un choix, c’est une condamnation. L’urgence morale est totale : il faut cesser de blâmer les victimes et pointer du doigt les vrais responsables. Il faut des mesures radicales — contrôle des loyers, taxation des profits excessifs, hausse du salaire minimum, renforcement des programmes sociaux — et il faut une mobilisation populaire qui refuse cette normalisation de la misère. Chaque histoire d’insolvabilité est une bombe à retardement sociale, le signe qu’un nombre grandissant de personnes n’a plus rien à perdre. Si nous voulons éviter l’explosion, il est temps de redistribuer la richesse et de remettre l’économie au service des gens, pas des actionnaires. Parce que personne ne devrait avoir à emprunter pour manger, se loger ou se chauffer dans l’un des pays les plus riches du monde.





