On ne nettoie pas des humains. On ne range pas des vies comme on déplace des cônes orange. Pourtant, à l’approche des Championnats du monde de cyclisme, Montréal s’apprête à orchestrer une opération cosmétique révoltante : déplacer les campements de personnes itinérantes qui « défigurent » le parcours sportif. Le vocabulaire employé trahit tout : « nettoyer », « débarrasser », « sécuriser ». Comme si la pauvreté était une saleté, un obstacle visuel à effacer pour les caméras internationales. Cette rhétorique déshumanisante transforme des personnes en déchets urbains, en problème esthétique à résoudre avant que les cyclistes en lycra ne passent. C’est l’urbanisme du mépris, celui qui préfère cacher la misère plutôt que d’affronter ses causes.
Ces campements ne sont pas apparus par hasard le long des rues montréalaises. Ils sont les symptômes directs d’une crise du logement que tous les gouvernements successifs ont laissé pourrir. Pendant que les loyers explosent, que les évictions se multiplient et que les refuges débordent, des milliers de personnes se retrouvent littéralement à la rue. Les coupes dans les services sociaux, la désinstitutionnalisation sauvage en santé mentale, l’absence criminelle de logements sociaux : voilà les vraies causes de cette catastrophe humanitaire. Mais plutôt que d’investir massivement dans des solutions durables, on préfère déployer des policiers pour déménager les tentes quelques rues plus loin, hors du champ de vision des touristes et des sponsors.
L’hypocrisie atteint des sommets vertigineux quand une ville célèbre le sport et la performance humaine tout en traitant ses citoyens les plus vulnérables comme des indésirables. On investit des millions pour accueillir un événement international, pour décorer les boulevards et installer des podiums, mais on refuse de construire les logements sociaux qui changeraient réellement des vies. Cette logique du spectacle révèle les priorités brutales d’une administration qui préfère soigner son image à l’étranger plutôt que de réparer le tissu social déchiré de sa propre communauté. Les personnes en situation d’itinérance ne sont pas un décor gênant à déplacer entre deux événements – ce sont des citoyens abandonnés par un système qui valorise le profit immobilier et le prestige international au détriment de la dignité humaine.
Il existe pourtant des solutions concrètes et éprouvées : un investissement massif dans le logement social avec des unités accessibles immédiatement, un encadrement strict des loyers pour stopper la spéculation délirante, des services de proximité intégrés qui combinent santé mentale, toxicomanie et accompagnement social. Le modèle du « Housing First » a démontré son efficacité partout où on l’a appliqué sérieusement. Mais ces mesures exigent une volonté politique que nos élus n’ont manifestement pas, préférant gérer l’itinérance comme un problème de relations publiques plutôt que comme une urgence sociale. Chaque dollar dépensé pour « nettoyer » temporairement les campements est un dollar volé aux vraies solutions qui pourraient sortir des gens de la rue de façon permanente.
La vraie question n’est pas de savoir comment rendre Montréal présentable pour les caméras du monde, mais comment nous avons collectivement accepté de laisser des centaines de personnes dormir dehors dans une des villes les plus riches du pays. Avant de célébrer notre capacité à organiser des championnats internationaux, regardons-nous honnêtement : une société qui cache ses pauvres plutôt que de les loger ne mérite aucune médaille. La responsabilité collective commence par voir les gens avant de voir l’image de la ville, par reconnaître l’urgence humanitaire avant le prestige événementiel. Tant que nous accepterons ce deux poids deux mesures, nous serons tous complices de cette violence systémique qui broie les plus vulnérables au nom de la bonne réputation.





