Le campement Notre-Dame n’est pas un accident. C’est un produit. Un résultat calculé de décennies de désinvestissement public, de financiarisation du logement et de mépris institutionnel envers les plus vulnérables. Sous les tentes qui bordent le square, entre les sacs de couchage humides et les réchauds de fortune, se dessine le vrai visage de notre marché immobilier : celui qui écrase, qui exclut, qui expulse. Ce que les médias appellent pudiquement « crise de l’itinérance » est en réalité une politique de classe assumée, où la rue devient l’aboutissement logique d’un système qui a choisi la rente plutôt que le toit.
Les personnes qui vivent ici ne sont pas tombées du ciel. Elles ont des noms, des parcours, des métiers perdus, des loyers devenus impayables. Certain·e·s travaillaient jusqu’à ce qu’une rénoviction les jette dehors. D’autres ont vu leur allocation d’aide sociale gelée pendant que les propriétaires augmentaient les prix de 30, 40, parfois 50 %. Le campement n’est pas une marge : c’est le miroir brutal d’une ville où le logement est devenu un luxe réservé aux classes moyennes en déclin et aux investisseurs étrangers. Chaque tente raconte une faillite collective, celle d’un État qui a abdiqué son rôle de protecteur.
Les organismes communautaires qui interviennent sur place le répètent sans relâche : ce n’est pas une question de « choix de vie » ou de « problèmes individuels ». C’est une question de politique publique. Quand le taux d’inoccupation frôle le 1 % et que le salaire minimum ne permet même plus de louer un 3 ½ décent, la rue devient une destination prévisible. Les travailleur·euse·s de première ligne voient arriver des profils qu’iels ne voyaient jamais avant : des jeunes diplômé·e·s, des familles monoparentales, des aîné·e·s expulsé·e·s après des décennies dans le même logement. L’itinérance n’est plus une exception : elle devient la norme pour une frange croissante de la population sacrifiée sur l’autel du profit immobilier.
Et pendant ce temps, les promoteurs construisent des condos à 500 000 $, les municipalités zonent pour le luxe, et Québec se gargarise de « plans d’action » sans financement réel. Les proches des personnes en situation d’itinérance vivent l’impuissance et la honte d’une société qui criminalise la pauvreté plutôt que de la combattre. Les services d’urgence débordent, les refuges refusent du monde chaque nuit, et les discours sécuritaires se multiplient pour « nettoyer » les espaces publics. Comme si déplacer les tentes effaçait le problème. Comme si invisibiliser la misère suffisait à la régler.
Il est temps d’appeler un chat un chat : l’itinérance massive est un choix politique. Un choix fait par des gouvernements qui préfèrent subventionner les banques et les REITs plutôt que de bâtir du logement social à grande échelle. Un choix assumé par une classe possédante qui voit dans chaque crise une opportunité d’accumulation. Le campement Notre-Dame ne disparaîtra pas avec des opérations policières ou des « tables de concertation ». Il disparaîtra quand on sortira le logement du marché, quand on construira massivement du social et du coopératif, quand on cessera de traiter la dignité humaine comme une variable d’ajustement budgétaire. La rue n’est pas une fatalité. C’est une sentence que nous pouvons casser.





