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Justice des riches au Congrès : l’impunité des puissants

Bill Gates a comparu devant le Congrès américain dans le cadre de l’enquête Epstein. Pas menotté, pas humilié devant les caméras, pas traîné dans un fourgon cellulaire. Non : convoqué poliment, probablement arrivé en jet privé, traité avec la déférence réservée aux puissants. Pendant ce temps, des milliers de personnes croupissent en détention préventive pour des accusations bien moins graves, sans avocat de renom, sans tribune médiatique, sans que personne ne leur demande gentiment de « témoigner ». Cette scène devrait nous révolter collectivement : elle illustre avec une obscénité tranquille que la justice n’est pas aveugle, elle est myope face aux riches et impitoyable envers les autres.

Imaginons un instant qu’un travailleur quelconque, disons un aide-cuisinier de Montréal-Nord, ait été lié de près ou de loin à un réseau criminel impliquant des mineurs. Imaginons qu’il ait fréquenté l’accusé, voyagé avec lui, rencontré des victimes potentielles. Pensez-vous qu’on l’inviterait poliment au Parlement pour « partager son point de vue »? Non. Il serait arrêté, interrogé sans ménagement, exposé publiquement, lynché médiatiquement avant même d’être condamné. Mais Gates, lui, jouit d’une extraterritorialité morale : sa fortune de plusieurs dizaines de milliards le place au-dessus des lois ordinaires, dans une zone grise où l’influence achète le bénéfice du doute et où les réseaux de pouvoir remplacent les menottes par des invitations officielles.

Ce n’est pas une question de culpabilité individuelle — ce n’est pas à moi de juger ce que Gates a fait ou pas. C’est une question structurelle : pourquoi les milliardaires ont-ils accès à un système judiciaire parallèle, fait de négociations discrètes, d’avocats blindés et de procédures aseptisées? Pourquoi leurs crimes ou leurs erreurs sont-ils traités comme des « malentendus complexes » pendant que ceux des classes populaires deviennent des faits divers sordides? La réponse est simple et brutale : parce que notre système protège la richesse, pas les victimes. Parce que la justice fonctionne comme une entreprise où celui qui peut payer les meilleurs experts, les meilleurs communicants et les meilleures relations obtient un traitement de faveur. Cette corruption n’est même plus subtile, elle est systémique, institutionnalisée, normalisée.

On nous vend l’idée que la démocratie repose sur l’égalité devant la loi. Mais comment croire à cette fable quand un homme qui a multiplié les fréquentations douteuses avec un prédateur sexuel condamné se présente devant le Congrès en costume-cravate, pendant que des jeunes Noirs et Autochtones se font tabasser par la police pour un joint ou un vol à l’étalage? Comment accepter cette farce quand les ultrariches peuvent acheter leur rédemption, financer des fondations philanthropiques pour blanchir leur image, pendant que les pauvres n’ont même pas les moyens de se payer une défense digne? La justice à deux vitesses ne mine pas seulement l’équité : elle détruit l’idée même qu’une société peut être juste, qu’un contrat social peut exister entre citoyens égaux.

Cette audition de Gates devrait marquer un point de rupture. Elle devrait nous rappeler que tant que les milliardaires auront le pouvoir de s’acheter une version privée de la justice, aucune lutte pour l’égalité ne pourra vraiment avancer. Parce que l’impunité des puissants n’est pas un bug du système, c’est sa fonction première : maintenir une élite intouchable pendant que le reste d’entre nous vivons sous surveillance, sous pression, sous menace constante. Nous devons exiger mieux qu’un théâtre parlementaire où les ultrariches viennent jouer les témoins coopératifs. Nous devons exiger une justice qui traite tout le monde avec la même rigueur — ou alors admettre que nous vivons dans une oligarchie déguisée en démocratie, où certains humains valent plus que d’autres simplement parce qu’ils ont su accumuler plus de zéros sur un compte en banque.

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