Camille-Dufresne-2026-08-17-speculation-fait-pourrir-nos-quartiers

Spéculation immobilière : quand nos quartiers pourrissent

Nos rues se fissurent sous le poids de la négligence calculée. Partout à Montréal, Québec et ailleurs, des immeubles pourrissent à vue d’œil pendant que leurs propriétaires comptent les jours avant de toucher le jackpot. Balcons qui menacent de s’effondrer, briques qui tombent sur les trottoirs, escaliers condamnés par des rubans jaunes délavés : ce n’est pas de la dégradation naturelle, c’est une stratégie. Laisser pourrir pour vider, vider pour démolir, démolir pour reconstruire du luxe inabordable. Pendant ce temps, locataires et passants vivent sous la menace permanente d’un effondrement qui pourrait les écraser, littéralement.

Cette pourriture architecturale n’a rien d’accidentel : elle est le fruit pourri d’un système qui transforme nos toits en actifs spéculatifs. Les propriétaires savent exactement ce qu’ils font. En cessant l’entretien minimal, ils rendent les logements invivables, forcent les locataires à partir sans compensation, puis pleurent auprès des inspecteurs municipaux que le bâtiment est devenu « trop dangereux » pour être sauvé. L’astuce est vieille comme le capitalisme immobilier : fabriquer l’obsolescence pour justifier la démolition. Et derrière chaque façade qui s’écroule se cache un projet de condos qui multipliera par dix la valeur du terrain.

Face à ce carnage organisé, nos villes restent les bras croisés, prisonnières d’un cadre réglementaire conçu pour protéger la propriété privée plutôt que la sécurité publique. Les inspections arrivent trop tard, les amendes sont dérisoires comparées aux profits anticipés, et les ordres de travaux s’accumulent sans exécution forcée. Montréal dispose pourtant d’outils légaux pour intervenir directement, faire effectuer les réparations d’urgence et facturer les propriétaires négligents. Mais l’administration hésite, tergiverse, négocie mollement pendant que les quartiers entiers basculent dans l’insécurité. Cette timidité municipale n’est pas de l’incompétence : c’est une complicité passive avec la machine spéculative.

Les conséquences dépassent largement l’esthétique urbaine : ce sont des quartiers entiers qui sombrent dans un climat d’abandon orchestré. Les commerces de proximité ferment faute de clients effrayés par les dangers visibles, les familles déménagent quand elles le peuvent, les plus vulnérables restent coincées dans des logements insalubres par manque d’alternatives abordables. Cette dégradation volontaire devient une éviction déguisée à l’échelle collective, un nettoyage de classe qui ne dit pas son nom. Et pendant que nos communautés se délitent, les spéculateurs patientent confortablement, sachant que chaque jour de pourriture supplémentaire affaiblit la résistance citoyenne.

Il est temps d’affirmer que l’entretien du bâti n’est pas un luxe optionnel mais une obligation de dignité collective. Nous devons exiger des inspections préventives systématiques, des sanctions financières écrasantes pour les propriétaires négligents, et surtout le pouvoir municipal d’effectuer les travaux d’urgence aux frais complets des spéculateurs. Plus encore : protégeons juridiquement les locataires contre toute éviction liée à la négligence du propriétaire, et donnons-leur un droit de rachat collectif sur les immeubles abandonnés. Nos quartiers ne sont pas des terrains de jeu pour investisseurs cyniques. Chaque balcon qui s’effrite, chaque mur qui craque est une violence faite à notre droit fondamental à la ville, et cette violence mérite une réponse politique à la hauteur de l’urgence.

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