Les trottinettes électriques fracassent des corps autant que des statistiques. Au Québec, les blessures graves liées à ces engins de micromobilité explosent, et ce n’est pas un accident : c’est le résultat d’un laisser-faire municipal criminel. Pendant que les startups de partage nous vendent du « transport durable », les urgences débordent de chevilles brisées, de crânes fendus, de côtes fracturées. Les villes ont légalisé les trottinettes sans poser les rails de sécurité nécessaires, et c’est nous, usagers précaires, qui payons le prix en sang et en dettes médicales. Cette hausse vertigineuse des traumatismes n’est pas un bug : c’est la logique même d’une mobilité néolibérale où les profits sont privés et les risques, publics.
La micromobilité devrait être une révolution écologique, un outil d’émancipation contre la tyrannie de l’auto individuelle. Mais au lieu de ça, on nous balance des trottinettes sur des trottoirs défoncés, dans des rues conçues pour les SUV, sans pistes protégées, sans formation, sans régulation digne de ce nom. Les municipalités signent des contrats juteux avec Lime, Bird et consorts, empochent des redevances, puis se lavent les mains quand une étudiante finit à l’hôpital après avoir heurté un nid-de-poule. C’est du capitalisme extractif version mobilité : on privatise les bénéfices, on socialise les fractures. Et pendant ce temps, les conseils municipaux sourient aux caméras en parlant de « virage vert ».
Parler de « responsabilité individuelle » face à ces blessures, c’est cracher au visage de la justice urbaine. Les personnes qui utilisent les trottinettes ne le font pas par caprice : elles cherchent des solutions de transport abordables, rapides, écologiques, dans des villes qui les ont abandonnées. Montréal, Québec, Gatineau : partout, l’infrastructure cyclable est sous-financée, fragmentée, dangereuse. On construit des condos de luxe, mais pas des pistes séparées. On subventionne le pétrole, mais on laisse les cyclistes et trottinettistes jouer à la roulette russe avec les camions. Cette violence structurelle est une question de classe : les quartiers riches ont des rues larges et sécuritaires, les quartiers populaires ont des boulevards-autoroutes où rouler tue.
Pour une mobilité réellement sûre, il faut un pacte minimal : infrastructures dédiées et protégées, limitations de vitesse automobiles drastiques, formation accessible, réglementation stricte des entreprises de partage incluant des obligations de sécurité et de maintenance. Il faut aussi repenser qui décide : les citoyen·nes, pas les PDG de startups. Les villes doivent cesser de traiter la micromobilité comme un gadget à monétiser et la reconnaître comme un droit à la mobilité durable et sécuritaire. Chaque fracture évitable est un échec politique, chaque traumatisme crânien une faillite collective. On mérite mieux que des promesses vertes et des urgences saturées.
La hausse des blessures graves liées aux trottinettes n’est pas une fatalité technologique, c’est un choix politique. Tant que nos villes seront gouvernées par la logique du profit immédiat et de l’austérité chronique, tant qu’on laissera les entreprises dicter les règles du jeu urbain, les corps continueront de se briser. Il est temps d’exiger des comptes : aux maires complices, aux conseils municipaux aveugles, aux startups irresponsables. La rue appartient à celles et ceux qui y vivent, pas à ceux qui la louent à la minute. Reprenons l’espace public, ou continuons de compter les fractures.





