Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la manière dont nous parlons des profits pétroliers. Nous disons « surprofits », comme si le qualificatif suffisait à conjurer l’obscénité. Nous invoquons le « réalisme économique » pour justifier l’inaction, comme si la réalité n’était pas elle-même le produit de choix politiques anciens, sédimentés en habitudes collectives. Ce vocabulaire aseptisé masque une vérité plus dérangeante : la concentration extrême de richesse issue de la rente fossile n’est pas un accident de marché, mais un système de pouvoir qui façonne nos institutions, notre débat public et jusqu’à notre imagination politique. Lorsque quelques entreprises accumulent des milliards pendant que des citoyens peinent à chauffer leur logement, nous ne sommes plus dans l’économie de marché, mais dans une forme de féodalisme énergétique où la dépendance devient servitude.
La proposition de taxer ces surprofits n’est pas d’abord une mesure fiscale, c’est un acte de rééquilibrage moral. Elle pose une question simple que nos démocraties libérales ont désappris à formuler : qui paie les crises, et qui en profite ? Pendant la pandémie, pendant la guerre en Ukraine, pendant chaque soubresaut géopolitique, les compagnies pétrolières ont engrangé des bénéfices records pendant que les États s’endettaient pour soutenir leur population. Cette asymétrie n’est pas le fruit du hasard, elle résulte d’une architecture politique patiemment construite par des décennies de lobbying, de portes tournantes entre régulateurs et industrie, de financement de think tanks et de campagnes électorales. La rente fossile ne se contente pas d’enrichir, elle corrompt doucement le débat en normalisant l’idée que son intérêt particulier coïncide avec l’intérêt général.
Ce qui frappe, c’est la fatigue démocratique que cette situation engendre. Les citoyens ne sont pas dupes : ils voient les profits s’envoler pendant que leur pouvoir d’achat s’effondre, ils entendent les promesses climatiques pendant que les subventions fossiles persistent, ils constatent l’impuissance affichée des gouvernements face à des acteurs privés qui dictent leurs conditions. Cette dissonance érode la confiance, nourrit le cynisme, alimente la tentation autoritaire. Quand le pouvoir économique devient si concentré qu’il peut façonner les règles du jeu, la démocratie n’est plus un régime de décision collective mais un théâtre où se joue une pièce déjà écrite. La question n’est plus de savoir si nous voulons agir sur le climat ou sur les inégalités, mais si nous conservons encore la capacité politique de le faire.
Le langage du « réalisme économique » sert précisément à naturaliser cette impuissance. On nous explique qu’une taxation trop lourde ferait fuir l’investissement, déstabiliserait les marchés, nuirait à la compétitivité. Mais ce réalisme est sélectif : il s’applique quand il s’agit de redistribuer vers le bas, jamais quand il s’agit de concentrer vers le haut. Il invoque la complexité quand il faut réguler, mais célèbre l’efficacité quand il faut déréglementer. Ce n’est pas un diagnostic neutre de la réalité, c’est une idéologie de classe habillée en pragmatisme. Reconnaître cela ne signifie pas céder à la naïveté ou au populisme, mais refuser que le débat démocratique soit confisqué par un vocabulaire qui présente comme inévitable ce qui relève du choix politique.
Réapprendre à nommer le pouvoir, c’est peut-être la tâche la plus urgente de notre temps. Dire que les compagnies pétrolières ne « gagnent » pas leur argent mais le captent grâce à une rente positionnelle protégée par l’État. Dire que leurs profits extraordinaires sont le revers exact de notre appauvrissement collectif. Dire que leur influence politique constitue une forme de corruption légale qui vide la démocratie de sa substance. Ce n’est qu’en restaurant cette clarté du langage que nous pourrons reprendre du sens collectif, retrouver la capacité d’agir ensemble plutôt que de subir séparément. La taxation des surprofits pétroliers n’est qu’un début, mais elle marque symboliquement le refus de laisser la rente dicter sa morale à la démocratie.





