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Travail des seniors : à 78 ans, survivre en pédalant

Il pédale lentement, un sac isotherme bringuebalant contre son dos, et les passants se retournent sans trop savoir s’ils doivent sourire ou s’inquiéter. Jean-Michel, 78 ans, livre des repas dans les rues d’un quartier où beaucoup pourraient être ses petits-enfants. Son accent chantant du Sud-Ouest perce quand il raconte qu’il n’a « pas le choix ». Les 912 euros de retraite qui tombent chaque mois ne suffisent plus depuis longtemps. Alors il enfourche son vieux vélo, qu’il appelle « ma liberté forcée », et répond aux sonneries d’une application qui ne connaît ni son âge, ni son histoire, ni ses douleurs de genoux.

Ce qui frappe, lorsqu’on l’écoute, ce n’est pas seulement sa fatigue. C’est l’aveu silencieux d’un système qui s’effiloche, fil après fil. Jean-Michel a commencé à travailler à 15 ans comme apprenti menuisier, puis a passé sa vie entre chantiers et ateliers. « Je pensais qu’on me protégerait au bout du chemin », souffle-t-il. Mais ce chemin s’est transformé en cul-de-sac. Et il n’est pas le seul à s’y retrouver coincé : les associations de retraités alertent sur la hausse des seniors obligés de reprendre un travail précaire, tandis que les plateformes, elles, ouvrent leurs portes à qui veut — ou plutôt, à qui n’a plus d’autres options.

À travers lui, on voit se dessiner les failles d’un marché du travail qui glorifie la flexibilité tout en oubliant ceux qu’elle rejette. Les plateformes se félicitent de « permettre de compléter des revenus », mais ce que Jean-Michel complète aujourd’hui, ce n’est pas un confort : c’est une survie. Le soir, lorsqu’il rentre avec 32 euros de plus, il calcule ce qui reste pour la semaine, un œil sur les factures et l’autre sur son compteur électrique. Il parle d’un monde où « tout devient plus cher, sauf les vies des gens comme moi ». Et dans sa phrase tremble une vérité que trop d’algorithmes ignorent.

Pourtant, malgré la dureté du quotidien, il y a les gestes qui retiennent. Une commerçante lui offre parfois un café, des collégiens lui disent bonjour quand ils le croisent, et une voisine lui a installé un petit éclairage sur le vélo après une chute récente. Ces attentions dessinent un portrait de quartier où la solidarité tente de colmater les manques institutionnels. Elles rappellent que derrière les débats politiques sur les retraites ou la régulation des plateformes, il y a des hommes et des femmes comme Jean‑Michel, qui ont construit ce pays et qui s’essoufflent à y rester debout.

Dans cette histoire, la question n’est pas seulement celle de la vieillesse au travail, mais celle du contrat social que nous acceptons. Laisser un homme de 78 ans livrer des repas pour arrondir une retraite insuffisante, c’est normaliser une forme d’abandon. C’est accepter que la charité remplace la protection collective, que l’individu pallie ce que l’État n’assume plus. Jean-Michel, lui, continue de pédaler, parce qu’il faut bien. Mais il espère encore qu’un jour, ses trajets ne seront plus la preuve d’une société qui tourne à l’envers.

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