Alexandre Charles a plaidé coupable. Encore. Multirécidiviste de la violence conjugale, cet homme incarne l’échec monumental d’un système qui préfère gérer les crises que protéger les vies. Chaque fois qu’il a frappé, menacé, terrorisé, l’État savait. Les dossiers s’empilaient, les plaintes s’accumulaient, et pourtant les femmes continuaient de payer le prix de notre inaction collective. Ce n’est pas un fait divers isolé, c’est un scandale systémique: nous laissons des hommes violents circuler librement pendant que leurs victimes se barricadent, fuient, disparaissent.
Les failles ne sont pas des accidents, elles sont structurelles. Délais judiciaires interminables, ordonnances de protection qui arrivent trop tard ou ne sont jamais appliquées, maisons d’hébergement surchargées qui refusent des femmes en danger faute de lits disponibles. Les services spécialisés suffoquent sous le sous-financement chronique pendant que les budgets de police explosent pour intervenir après les tragédies. On gère les cadavres, pas les causes. On compte les féminicides comme on compte les intempéries: avec résignation, comme si c’était inévitable.
La violence conjugale n’est pas un drame privé qui se joue derrière des portes closes. C’est un échec collectif, une démission politique. Chaque femme battue, chaque enfant témoin, chaque vie brisée représente notre incapacité à transformer l’indignation en action. Alexandre Charles n’a pas agi seul: il a été accompagné par un système qui préfère la récidive à la prévention, qui traite les femmes comme des témoins plutôt que comme des citoyennes à protéger. Les survivantes portent les séquelles dans leur corps, leur sommeil, leurs relations futures. Leurs enfants grandissent dans la peur. Et nous continuons de débattre des budgets.
Pendant ce temps, les organismes communautaires qui font le vrai travail — accueil d’urgence, suivi psychologique, accompagnement juridique — fonctionnent avec des budgets de misère et du personnel épuisé. Les intervenantes voient défiler les mêmes histoires, les mêmes noms d’agresseurs récidivistes, les mêmes femmes qui reviennent parce qu’elles n’ont nulle part où aller. Le système judiciaire traite la violence conjugale comme un délit mineur, avec des peines dérisoires et des remises en liberté sans supervision. On parle de « gestion des risques » pendant que des femmes meurent.
Il faut une révolution dans notre manière de protéger. Pas des déclarations indignées après chaque meurtre, mais des protections robustes, financées, accessibles immédiatement. Des ordonnances d’urgence appliquées en heures, pas en semaines. Des refuges en nombre suffisant avec personnel formé. Un système judiciaire qui prend la violence conjugale aussi au sérieux que la fraude fiscale. Un bracelet électronique sur chaque récidiviste, pas sur les chevilles des victimes qui doivent se cacher. Tant que l’État considérera la vie des femmes comme une ligne budgétaire négociable, Alexandre Charles aura des successeurs. Et d’autres femmes paieront.





