Quand Elon Musk, milliardaire et prophète autoproclamé des internets, propose d’abolir l’Union européenne après une amende pour non-respect du DSA (Digital Services Act), cela relève moins du troll que du symptôme. Symbole d’un pouvoir technologique déchargé de toute obligation démocratique, Musk cristallise les limites d’un internet livré aux caprices des milliardaires. La réaction européenne, ferme mais mesurée, illustre l’émergence d’un modèle où la souveraineté numérique n’est plus une utopie. Elle pose surtout une question vertigineuse : qui gouverne, dans le cyberespace – les États ou les plateformes ?
Face à cette tension, les approches divergent. D’un côté, l’UE renforce une régulation légale et publique, incarnée par Margrethe Vestager ou Thierry Breton. De l’autre, les États-Unis continuent de sanctuariser la liberté d’expression comme arme de dérégulation – ironique quand on sait que cette liberté est souvent filtrée via des algorithmes opaques. À mi-chemin, le Brésil tente une voie latino-populaire avec son “Marco Civil da Internet”, pendant que l’Inde et le Nigeria oscillent entre contrôle étatique et sollicitations citoyennes. Le contraste est flagrant : là où certains tentent de codifier des droits numériques, d’autres laissent coder les règles par le marché.
L’épisode Musk n’est donc pas seulement une querelle de tweets – c’est l’éclairage brutal d’un déséquilibre mondial. Dans des pays déjà étouffés par des gouvernements autoritaires, les géants du numérique deviennent parfois des alliés de l’émancipation ; ailleurs, ils sapent les fondements de la démocratie. Des ONG comme Access Now, Article 19 ou la Quadrature du Net dénoncent depuis des années ce “double standard” : les mêmes plateformes qui censurent ou relayent des infox obéissent aux lois du marché plus qu’à celles des sociétés.
Mais au milieu de cette cacophonie algorithmique, une solidarité numérique transnationale voit le jour. Des citoyens tunisiens soutiennent les mobilisations en Iran via les VPN. Des ingénieurs sénégalais contribuent à Mastodon. Des collectifs féministes soudanais publient des archives de la répression. Internet reste un terrain de lutte – pas une friche anarchique. Reste à donner à ces pratiques un cadre éthique commun, au lieu de laisser les plus bruyants – et les plus riches – imposer leur vision.
Appeler à un internet régi par l’intérêt public n’est pas un luxe européen ; c’est une nécessité globale. La gouvernance numérique devrait refléter la diversité des voix mondiales, pas l’écho de la Silicon Valley. À l’heure où des gouvernements utilisent les plateformes comme outils de propagande, et où leurs propriétaires insultent les institutions démocratiques lorsqu’ils sont contrariés, il est urgent de soutenir un multilatéralisme numérique. Sans quoi, comme cela arrive toujours quand la loi se retire, ce n’est pas la liberté qui gagne – c’est le chaos. Et cette fois, il pourrait être en 4K, dopé à l’IA.





