Mistral AI débarque à Montréal, Cohere aussi. On nous vend ça comme une victoire, comme si la ville devenait enfin un « pôle mondial » de l’intelligence artificielle. Les communiqués de presse célèbrent les « investissements étrangers », les « emplois qualifiés », la « reconnaissance internationale ». Pendant ce temps, personne ne demande : reconnaissance de quoi, exactement? De notre capacité à former des cerveaux brillants pour ensuite les louer aux géants technologiques? De notre docilité fiscale, de nos universités publiques transformées en pépinières pour capitaux privés? Montréal ne devient pas un pôle : elle devient un comptoir, une succursale, un territoire extractif où l’on pompe le talent comme on pompait jadis les ressources naturelles.
Regardons la carte mondiale de l’IA. San Francisco, Pékin, Londres. Des métropoles impériales où se concentrent les profits, les brevets, les décisions stratégiques. Montréal? On y fait de la recherche, certes excellente, mais les profits s’envolent ailleurs, les données sont stockées ailleurs, les modèles d’affaires décidés ailleurs. Mistral AI, fleuron français soutenu par des milliards publics européens, vient ici chercher des talents formés par nos cégeps et nos universités financés par nos impôts. Cohere, startup canadienne mais financée par des fonds américains, suit la même logique : capter l’intelligence publique, privatiser les retombées. Cette géographie de l’IA reproduit exactement la division internationale du travail capitaliste : le Sud produit, le Nord accumule.
On nous promet des emplois, des milliers même. Mais lesquels? Des postes précaires de contractuels qui optimisent des algorithmes de publicité? Des chercheurs payés pour améliorer des outils qui automatiseront ensuite nos propres boulots? La « souveraineté technologique » dont parlent les politiciens n’existe pas quand les serveurs appartiennent à Amazon, quand les investisseurs sont à Menlo Park, quand les décisions stratégiques se prennent à Paris ou San Francisco. Les vraies retombées économiques — les dividendes, les plus-values, les rentes monopolistiques — échappent totalement à la collectivité montréalaise et québécoise. Nous sommes des prestataires de services cognitifs, rien de plus.
Et les risques, eux, restent bien ancrés ici. Qui contrôle nos données de santé, d’éducation, de consommation aspirées par ces systèmes? Quels sont les droits des travailleurs qui alimentent ces machines, qui annotent, étiquettent, nettoient les jeux de données dans l’ombre? Quelle démocratie peut survivre quand quelques entreprises privées détiennent les infrastructures de l’information, de la connaissance, de la décision automatisée? L’arrivée de Mistral et Cohere à Montréal ne change rien à cette concentration de pouvoir : elle l’accélère. Pendant que les dirigeants posent pour des photos devant des logos futuristes, les algorithmes de reconnaissance faciale testés dans nos rues, les licenciements automatisés dans nos centres d’appels, la surveillance algorithmique de nos mouvements sociaux avancent en silence.
Pour que l’IA serve vraiment l’intérêt public, il faudrait d’autres conditions. Des investissements publics massifs dans la recherche non-commerciale, avec appropriation collective des résultats. Des réglementations contraignantes sur l’usage des données, sur la transparence des modèles, sur les impacts écologiques des centres de calcul. Des garanties d’emploi décent, de contrôle syndical, de partage des gains de productivité. Une fiscalité qui capte réellement la rente technologique au lieu de laisser les profits filer vers des paradis fiscaux. Surtout, un débat démocratique sur quelles technologies nous voulons, pour quoi faire, au service de qui. Rien de tout ça n’accompagne l’arrivée de Mistral et Cohere. Juste des photos, des promesses creuses, et la certitude que Montréal continuera de nourrir un empire qui ne lui appartient pas.





