Le nom de Gabie Renaud est désormais gravé dans la loi québécoise. Cette jeune femme assassinée par son ex-conjoint en 2021 devient le symbole d’un virage législatif que les travailleuses de terrain réclamaient depuis des décennies : une loi-cadre sur la prévention de la violence conjugale. Mais derrière l’émotion légitime de cette adoption, une question brûle les lèvres de celles qui accompagnent les survivantes chaque jour : est-ce qu’un texte de loi peut sauver des vies si personne ne finance les refuges, si les policiers continuent de minimiser les plaintes, si les juges accordent encore des droits de visite à des agresseurs documentés? La loi Gabie Renaud est une victoire symbolique essentielle. Mais sans argent, sans formation et sans reddition de comptes, elle risque de devenir un monument vide érigé à la mémoire des mortes.
Concrètement, cette loi impose à l’État québécois de coordonner ses interventions, de former ses acteurs et de reconnaître la violence conjugale comme une urgence de santé publique. Elle crée un mécanisme de suivi, prévoit des protocoles pour les forces de l’ordre et les tribunaux, et oblige les institutions à travailler ensemble plutôt qu’en silos cloisonnés. Pour les femmes qui fuient, cela devrait signifier moins de portes fermées, moins de questions humiliantes, moins de délais kafkaïens avant d’obtenir une ordonnance de protection. Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, le répète : « Ce qu’on veut, c’est que chaque survivante soit crue dès le premier appel, accueillie sans condition, et que l’agresseur soit celui qu’on surveille, pas elle. » La loi ouvre cette porte. Mais qui va pousser sur la poignée?
Parce que dans les faits, les maisons d’hébergement refusent déjà des dizaines de femmes chaque semaine faute de places. Les intervenantes en maison de transition portent des charges émotionnelles insoutenables pour des salaires de misère. Les policiers, même formés, reproduisent parfois des logiques de victime-blâme héritées d’une culture patriarcale tenace. Et les tribunaux de la famille continuent d’accorder la garde partagée à des hommes violents sous prétexte de « droit du père », mettant des enfants en danger direct. La loi Gabie Renaud reconnaît tout cela en théorie. Mais sans injection massive de fonds publics dans les refuges, la formation obligatoire et rémunérée des acteurs du système judiciaire et policier, et des mécanismes de surveillance indépendants des agresseurs, elle reste un cadre sans tableau.
Les survivantes elles-mêmes le disent : ce qui sauve, ce n’est pas un paragraphe de loi, c’est une intervenante qui répond au téléphone à trois heures du matin, une travailleuse sociale qui les croit sans exiger de preuves physiques, un logement abordable où recommencer sans avoir peur qu’il sache où elles habitent. C’est un système de santé qui ne les renvoie pas chez elles avec des anxiolytiques et un « courage madame ». C’est un juge qui comprend que la violence conjugale ne se termine pas avec la séparation, qu’elle s’intensifie souvent après. Nommer Gabie Renaud dans la loi, c’est honorer sa mémoire. Mais l’honorer vraiment, ce serait financer les ressources qui auraient pu la sauver, elle et toutes les autres dont les noms ne figurent pas encore dans nos archives nécrologiques.
L’État québécois doit maintenant choisir : va-t-il être un législateur de papier, qui se congratule pour avoir adopté une loi, ou un État présent, qui alloue les budgets nécessaires, embauche du personnel formé, sanctionne les manquements systémiques et écoute les femmes qui crient depuis trop longtemps? La violence conjugale n’est pas un drame privé, c’est une guerre sociale menée contre les femmes, les enfants, les personnes vulnérables. La loi Gabie Renaud pose les bases d’une riposte collective. Mais sans moyens concrets, sans volonté politique de tout chambouler, elle restera une plaque commémorative de plus. Et nous continuerons à compter nos mortes.





