C’est une scène devenue tristement banale dans les démocraties occidentales : un ancien dirigeant politique convoqué devant une commission d’enquête parlementaire… qui choisit de rester chez lui. Jean Chrétien, ex-premier ministre du Canada, a refusé lundi de témoigner dans l’affaire dite de l’« Opération Citoyenneté » — cette manœuvre potentielle du pouvoir libéral consistant à accélérer des procédures d’immigration pour des raisons électorales. Motif invoqué : la Constitution ne l’y oblige pas. Ce silence, pourtant, résonne fort, notamment dans les communautés concernées par ces politiques migratoires aux allures de clientélisme d’État.
Le cœur de l’affaire porte sur une dynamique toxique : l’emploi des institutions migratoires comme levier politique. La commission souhaite comprendre comment des courriels internes, des témoins et une série d’autorisations « exceptionnelles » ont pu se superposer, avant les dernières élections, à des zones grises déjà dénoncées de longue date dans les circuits migratoires. L’absence volontaire de Chrétien complique la tâche — mais elle n’est pas illégale. Dans l’histoire canadienne récente, rares sont les anciens premiers ministres convoqués qui acceptent de se soumettre à un tel exercice de transparence. Impunité par tradition ? Peut-être. Immunité morale ? Certainement pas.
Dans les rues de Montréal, Toronto et Gatineau, ces derniers jours, les manifestants n’avaient pas besoin d’encore plus de preuves pour constater un schéma connu. Une citoyenne algérienne naturalisée brandissait une pancarte : « On n’est pas des chiffres, mais des vies. » C’est aussi ça, l’effet collatéral d’un système en vase clos : ces choix de coulisse impactent des parcours de vie réels, souvent précaires, souvent invisibles. Des ONG comme le Centre des travailleurs immigrants ou la Coalition pour l’Équité Migratoire rappellent qu’un tel scandale alimente la méfiance générale et fracture davantage le lien de confiance déjà fragile entre l’État et les nouveaux arrivants.
Ailleurs dans le monde, la reddition de comptes a connu une évolution plus rigoureuse : au Royaume-Uni, Tony Blair a fini par comparaître à deux reprises sur la guerre d’Irak devant des commissions menées par les Lords ; au Chili, des ex-présidents se sont exprimés devant des commissions sur des abus institutionnels sans opposer de refus aussi catégorique. Ce contraste met en lumière un penchant canadien pour une culture politique de l’omission, permise par une faille entre droit formel et devoir moral. Le Canada, champion souvent autoproclamé des valeurs démocratiques, tolère en interne des silences qui passeraient pour des aveux ailleurs.
Alors que les fêtes approchent et que l’agenda politique ralentit, il serait dangereux de reléguer cette affaire au second plan. L’« Opération Citoyenneté » vient exposer, une fois encore, une démocratie à deux vitesses : l’une, accessible et influente, qui refuse les comptes ; l’autre, soumise, qui subit les conséquences. C’est un rappel brutal que la vigilance citoyenne ne doit jamais s’endormir, car l’égalité devant la loi ne saurait être un slogan — mais une pratique constante. Et dans cette pratique, chaque refus de témoigner est une pierre de plus sur le mur de l’impunité.





