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Le bien commun : vestige en ruine ou promesse politique ?

Il n’est pas nécessaire de dresser l’inventaire des ruines pour sentir que quelque chose cède sous nos pieds. L’école se fendille, l’hôpital dépérit, la poste se dérobe. Depuis des années, les services collectifs ne s’effondrent pas brutalement ; ils s’effacent par grignotage, discrètement. Cette lente érosion, si ordinaire qu’elle en devient presque invisible, signe un abandon méthodique : celui de l’idée même de bien commun. Un mot ancien, trop lourd peut-être pour des temps pressés, et qu’on relègue désormais aux discours cérémoniels — quand on daigne encore l’invoquer.

Le marché, cet empire aux frontières extensibles, a envahi nos imaginaires autant que nos institutions. Ce qui relevait de la solidarité est devenu « service », puis « prestation », puis « produit ». Et ce produit, bien sûr, a un coût –– un coût assumé par l’usager, non plus citoyen mais client. Ce changement de langage n’est pas neutre. Il prépare la résignation. Il organise la passivité. Car une fois que tout est mesuré en rentabilité, comment justifier une école qui forme plutôt qu’elle ne rend ? Un hôpital qui soigne au lieu d’optimiser ? Nous vivons dans une culture qui a dérivé de la coopération vers l’efficacité, sans même une escale pour questionner ce passage.

Or ce déplacement n’est pas uniquement économique : il est politique, culturel, presque spirituel. La disparition du commun n’est pas une conséquence, elle est une stratégie. Une manière de gouverner sans partage, de faire de la vie une somme de trajectoires individuelles où chacun porte seul le poids de ses malheurs et de ses échecs. Quand le tissu commun se délite, ce n’est pas seulement une perte de services, c’est une perte de sens. Comment apprendre à dire « nous » dans une société où toute infrastructure de ce « nous » est démantelée ou privatisée ?

La démocratie n’est pas seulement un régime électoral, c’est une pratique lente, exigeante, du commun. Elle repose sur une idée simple mais radicale : ce monde ne nous appartient pas en propre, il est à partager, à discuter, à protéger ensemble. Cela exige des institutions fortes mais surtout une culture politique profonde, forgée dans l’école, les médias, les lieux publics –– ces espaces mêmes que la logique marchande assiège. Défendre le bien commun, c’est donc défendre la démocratie non comme décor mais comme geste quotidien, comme forme de souci.

Le commun n’est pas un souvenir : il peut être une promesse. Mais pour cela, il nous faut réinventer les langages, reconstruire des lieux, remettre l’éthique au cœur des décisions publiques. Il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or mythique, mais de forger une modernité solidaire, inventive, solidaire — pourquoi pas joyeuse. Celle où l’on ne se demande pas seulement ce que vaut une réforme, mais ce qu’elle fait au lien. Ce ne sont pas les services publics qu’il faut sauver : c’est l’idée qu’il existe encore quelque chose qui nous lie, qui nous oblige, et qui, dans ce monde fragmenté, nous rappelle ce que c’est que vivre ensemble.

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