Il suffit d’observer un conseil municipal vidé de ses débats réels, ou les sommets internationaux entérinant des décisions à huis clos, pour comprendre une chose : l’arbitraire n’a plus honte. Il se pare d’expertises, d’urgences supposées, de coups de force logés dans les interstices juridiques — pendant que la population, cette grande absente, joue les figurantes dans une démocratie devenue théâtre creux. Existe-t-il encore une ligne morale dans l’action publique ou avons-nous collectivement accepté que le pouvoir puisse tout, simplement parce qu’il le peut ?
L’époque est au démantèlement du bien commun sous couvert de rationalité économique. On sacrifie des hôpitaux pour équilibrer les budgets, on expulse des familles au nom de l’aménagement urbain, on arme des dictateurs parce que cela arrange certaines alliances. Ce qui relève d’un choix collectif semble aujourd’hui décidé par le plus petit dénominateur moral. Le double standard règne : ce qui est inacceptable ici devient tactique ailleurs ; ce qu’on interdit aux citoyens devient routine d’État. Le cynisme a trouvé ses lettres de noblesse dans la novlangue politique — celle qui justifie la violence en expliquant qu’elle est nécessaire.
Dans ce grand écart entre les principes proclamés et les actes posés, certains mots s’effacent, rongés par le soupçon de naïveté. Dignité. Équité. Solidarité. Ces concepts devenus presque honteux dans la bouche des responsables, comme si l’éthique était une faiblesse face aux impératifs du réel. Pourtant, ce sont eux qui portaient — et devraient encore porter — la trame fragile de nos pactes sociaux. Leur absence ne crée pas le vide : elle laisse place à la brutalité, à l’exclusion, à une hyper-normalisation des privilèges. L’arbitraire, quand il ne rencontre pas de résistance critique, devient la norme déguisée en exception.
Or, ce n’est pas l’utopie qui nous manque, mais la volonté d’interroger le pouvoir. Trop souvent confisquée par une technocratie élitiste, la parole citoyenne doit retrouver une fonction structurante. Elle ne peut être reléguée à une case de consultation symbolique ; elle est l’essence même de la démocratie délibérative. Cela exige du temps, de la confiance, une pédagogie du désaccord. Mais surtout, cela exige que l’État accepte de ne pas toujours triompher — car la vraie souveraineté ne réside pas dans la domination, mais dans l’écoute et la co-construction du juste.
Il est temps, peut-être, de réapprendre à nommer ce que l’on refuse. De redonner leur poids aux idées trop longtemps évincées du débat public. L’arbitraire n’est pas simplement une dérive, c’est le symptôme d’une société qui n’exige plus de comptes. Refondre notre regard, revendiquer une éthique de l’action, c’est déjà poser un barrage symbolique à cette mécanique implacable qui détruit autant les corps que les imaginaires. Et dans cette brèche, il faut faire entendre notre voix — non comme un bruit, mais comme une exigence.





