Le recul de 0,3 % du PIB canadien en octobre n’est pas simplement un signal de ralentissement économique : c’est le reflet d’un quotidien de plus en plus difficile pour un nombre croissant de ménages. Ce repli, bien que temporaire et centré sur les secteurs extractifs et la fabrication, vient s’inscrire dans une tendance plus large de stagnation économique, combinée à une inflation persistante et à des politiques publiques frileuses. Le chiffre, en soi, paraît modeste. Mais derrière chaque dixième de point perdu se cachent des réalités vécues : horaires réduits, contrats annulés, économies épuisées.
Dans ce contexte, les salaires réels plafonnent alors que les loyers, l’alimentation et les services essentiels continuent de grimper. Selon Statistique Canada, le pouvoir d’achat moyen a reculé de près de 2 % sur un an — une érosion quasi invisible dans les bilans macroéconomiques, mais brutale pour les travailleuses et travailleurs à revenu modeste. Le filet social n’ayant pas été renforcé à la hauteur des besoins post-pandémie, la précarité s’accentue. Les personnes vivant sous le seuil de faible revenu sont maintenant plus nombreuses à se tourner vers les banques alimentaires, dont la fréquentation a bondi de 30 % en deux ans, selon Banques alimentaires Canada.
Or, la réponse des gouvernements reste largement dictée par une logique comptable qui privilégie l’équilibre budgétaire à court terme aux investissements structurels. L’austérité silencieuse — gels de dépenses, sous-financement des services publics, refus de bonifier l’assurance-emploi — frappe toujours les mêmes en premier. Cette approche creuse les écarts : au lieu de soutenir la demande en période de ralentissement, elle l’étouffe. Et les effets distributifs de ces politiques ne sont pas neutres : comme l’a démontré l’économiste Armine Yalnizyan, ce sont les femmes, les personnes racisées et les travailleurs précaires qui encaissent les plus grands contrecoups.
Des pays comparables au Canada montrent qu’il est possible de conjuguer rigueur économique et justice sociale. En Scandinavie, des politiques fiscales plus progressives financent des infrastructures sociales solides tout en soutenant l’innovation et l’emploi. Même au sein des pays du G7, ceux qui ont investi davantage dans le logement social ou les transports collectifs affichent une croissance plus inclusive. La solution ne réside donc pas dans le retrait de l’État, mais dans son repositionnement stratégique : il doit redevenir un amortisseur de crises et un catalyseur de relance.
Pour sortir de l’impasse actuelle, il faudra repenser nos priorités budgétaires : investissements dans les services publics de proximité, hausse ciblée des transferts aux ménages à revenu faible ou modeste, élargissement du régime d’assurance-chômage, et adoption d’un impôt minimal sur les grandes entreprises. Une telle relance équitable ne serait pas seulement plus juste — elle serait également plus efficace à moyen terme, en soutenant à la fois la demande intérieure et la cohésion sociale. Car derrière chaque décimale d’un PIB se trouvent des vies, dont la dignité mérite plus qu’une croissance comptable sans visage.





