Desjardins vient de céder sa plateforme d’assistance routière et voyage à CanAssistance, et ce n’est pas un simple réaménagement technique. C’est le symptôme d’une maladie qui ronge les institutions qui se disaient jadis « du peuple » : la financiarisation par l’externalisation. Cette plateforme, qui coordonne les dépannages, le remorquage, l’aide médicale d’urgence à l’étranger, bref tout ce qui fait qu’un membre coincé sur l’autoroute 20 ou malade à Cuba ne se sent pas seul, était jusqu’ici dans les mains de la coopérative. Maintenant, elle devient un actif pour une entreprise privée spécialisée, dont la mission première n’est pas la solidarité, mais le rendement. On nous dira que le service reste « le même », que les membres n’y verront « aucune différence ». Bullshit. Quand on externalise, on fracture la chaîne de responsabilité, on dilue l’imputabilité, on transforme une relation de confiance en contrat commercial.
Cette vente s’inscrit dans une logique qu’on voit partout : dépecer les services, garder le lucratif, refiler le compliqué. Les banques le font, les assureurs le font, et maintenant Desjardins, notre supposée coopérative distincte, emboîte le pas. C’est la même recette que l’ubérisation des soins de santé ou la sous-traitance des services publics : on fragmente, on externalise, on « optimise », et au bout du compte, ce sont les travailleuses et travailleurs qui trinquent. Combien d’employés de Desjardins vont se retrouver transférés, précarisés, soumis à de nouvelles structures patronales moins généreuses ? Combien de standards de qualité vont glisser sous prétexte d’efficacité ? La financiarisation, c’est ça : on découpe l’humain en colonnes Excel, on oublie que derrière chaque appel d’assistance, il y a une personne vulnérable qui a besoin d’aide, pas d’un menu téléphonique kafkaïen.
Le plus troublant, c’est l’écart béant entre le discours et les actes. Desjardins se drape dans son identité coopérative, dans sa proximité avec les communautés, dans son engagement envers ses membres. Mais vendre une plateforme d’assistance, c’est exactement l’inverse de cet engagement. C’est dire : « On préfère encaisser maintenant plutôt que de continuer à servir directement. » C’est renoncer à un levier de contrôle sur l’expérience membre au profit d’une logique d’actionnaire. Et oui, même les coopératives peuvent agir comme des multinationales quand la gouvernance est captée par des gestionnaires obsédés par les ratios financiers. Les membres n’ont pas voté pour ça. Ils n’ont probablement même pas été consultés. C’est ça, la dérive : transformer une institution collective en machine à profits qui imite ses concurrents capitalistes.
On pourrait penser que Desjardins est un cas isolé, mais regardons ailleurs : Hydro-Québec qui sous-traite l’entretien, les hôpitaux qui externalisent la buanderie et la cafétéria, les municipalités qui confient le déneigement à des privés. À chaque fois, la promesse est la même – économies, efficacité, expertise. Et à chaque fois, le résultat est identique : perte de contrôle, détérioration de la qualité, conditions de travail amochées. La fragmentation des services n’est jamais neutre. Elle cache toujours une redistribution du pouvoir et de la richesse vers le haut, vers ceux qui possèdent les contrats, les plateformes, les brevets. Desjardins aurait pu investir, moderniser, former. Elle a choisi de vendre. C’est un choix politique, pas une fatalité économique.
Alors voici les questions que les membres devraient marteler lors des prochaines assemblées générales : Pourquoi cette vente maintenant ? Qui a décidé, avec quels critères ? Combien d’emplois sont affectés, et sous quelles conditions ? Quel est le plan de Desjardins pour les autres services — va-t-elle continuer à dépecer son offre ? Comment cette cession s’aligne-t-elle avec les valeurs coopératives inscrites dans les statuts ? Et surtout : qui profite réellement de cette transaction ? Parce qu’une coopérative qui agit comme une banque ordinaire ne mérite plus le nom de coopérative. Elle mérite qu’on lui rappelle, fort et clair, pour qui elle est censée travailler. Sinon, autant aller chez Scotia et assumer l’hypocrisie jusqu’au bout.





