Ils sont arrivés ici avec un diplôme québécois en poche, un bail signé, parfois un enfant inscrit à la garderie. Ils ont payé leurs impôts, appris le français, contribué à nos hôpitaux, nos chantiers, nos écoles. Et puis un matin, Québec a fermé la porte du Programme de l’expérience québécoise — ce fameux PEQ qui promettait la résidence permanente aux travailleurs qualifiés formés ici. Aujourd’hui, on nous annonce une « réouverture partielle », étalée sur deux ans, par phases successives, comme si l’on gérait des flux de marchandises plutôt que des projets de vie. Cette valse-hésitation bureaucratique expose le vrai visage d’une politique migratoire schizophrène : accueillir quand ça arrange, rejeter quand ça dérange, sans jamais assumer les conséquences humaines.
Derrière les communiqués lénifiants du gouvernement Legault, il y a des familles entières suspendues dans le vide administratif. Des ingénieures qui ne savent plus si elles doivent renouveler leur permis de travail ou préparer leurs valises. Des infirmiers qui ont soigné nos aînés en pleine pandémie et qui se demandent aujourd’hui si le Québec les veut vraiment. Cette instabilité réglementaire n’est pas un bug du système : c’est une fonctionnalité. Elle maintient une précarité permanente, transforme des travailleuses qualifiées en main-d’œuvre corvéable, toujours sous la menace d’un règlement qui change du jour au lendemain. Pendant ce temps, les mêmes qui réclament « plus de travailleurs » entretiennent un climat d’incertitude qui pousse les meilleurs talents à fuir vers Toronto ou Vancouver.
Certes, Québec reconnaît enfin — timidement, du bout des lèvres — l’importance de retenir ceux et celles qu’on a formés ici. Mais cette reconnaissance arrive après des mois de cafouillage, de portes claquées, de promesses brisées. Et elle demeure conditionnelle, par « phases », comme si l’on testait un prototype. Qu’est-ce que cela dit de notre rapport à l’immigration ? Que nous voyons les personnes immigrantes comme des variables d’ajustement économique, jamais comme des citoyennes en devenir avec des droits, des attentes légitimes, une dignité. Cette logique utilitariste et à court terme mine la cohésion sociale et trahit les valeurs d’accueil que le Québec prétend incarner.
Les témoignages affluent : des couples séparés par l’océan parce qu’un conjoint ne peut plus obtenir son statut, des enfants arrachés à leur école, des carrières brisées net. Pendant que les ministres jonglent avec les statistiques et les quotas, des êtres humains paient le prix de cette improvisation politique. L’administration publique devient un parcours du combattant kafkaïen, où chaque règle nouvelle efface la précédente, où personne ne peut planifier à plus de six mois. Cette violence bureaucratique n’est jamais nommée dans les débats : elle demeure invisible, enfouie sous les discours technocratiques sur la « capacité d’accueil » et l’« adéquation avec les besoins du marché du travail ».
Si le Québec veut vraiment bâtir une société juste et prospère, il doit arrêter de traiter l’immigration comme un robinet qu’on ouvre et ferme au gré des sondages. Il faut un cadre stable, prévisible, respectueux — un contrat social clair où ceux qui choisissent de rester savent qu’ils seront accueillis pleinement, pas à moitié, pas « par phases ». L’urgence climatique et démographique exige des cerveaux, de la créativité, de la solidarité : tout ce que ces travailleuses et travailleurs qualifiés offrent déjà. Alors cessons les politiques à la petite semaine et osons enfin une vision d’accueil digne de ce nom. Parce qu’à force de jouer au yo-yo avec des vies humaines, on finit par perdre ce qu’on a de plus précieux : la confiance, l’espoir, l’avenir.





