Mark Carney a atterri à Paris avec la prestance d’un premier ministre en tournée, serrant la main d’Emmanuel Macron sous les ors de l’Élysée pendant que des milliers de Canadiens dorment dans leur voiture faute de logement abordable. Cette chorégraphie diplomatique, savamment orchestrée entre deux capitales qui se gargarisent de leur « relation historique », ressemble davantage à une campagne de relations publiques qu’à une réponse aux urgences qui étranglent notre pays. Pendant que nos dirigeants échangent des banalités sur la francophonie et la transition énergétique devant les caméras, l’inflation ravage les budgets des familles, l’ACEUM vacille sous les menaces protectionnistes, et la crise climatique accélère sans qu’aucun plan structurel n’émerge. Bienvenue dans le théâtre de la politique contemporaine : beaucoup de symboles, zéro substance.
Cette visite parisienne n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie bien rodée où la diplomatie internationale sert de vitrine flatteuse pour masquer l’incurie domestique. Carney cherche visiblement à se positionner comme un homme d’État crédible sur la scène mondiale, un ancien banquier central qui comprend les enjeux économiques globaux. Mais que peuvent réellement produire ces poignées de main protocolaires entre Paris et Ottawa? Des engagements vagues sur la coopération climatique? Des promesses de partenariats commerciaux qui bénéficieront d’abord aux multinationales? Pendant ce temps, les jeunes Canadiens abandonnent l’espoir d’accéder à la propriété, les travailleurs essentiels accumulent deux emplois pour survivre, et les communautés autochtones attendent toujours l’eau potable promise depuis des décennies.
Le contraste est obscène. D’un côté, la symbolique franco-canadienne rutilante : les drapeaux croisés, les discours sur nos « valeurs communes », l’invocation rituelle de la langue française comme pont entre nos nations. De l’autre, la réalité brutale vécue par des millions de citoyens qui se fichent éperdument de savoir si Carney déjeune à l’Élysée ou négocie un énième protocole d’entente bilatéral. Interrogez n’importe quel militant communautaire, n’importe quelle travailleuse sociale ou organisateur syndical : leurs demandes sont concrètes, urgentes, locales. Contrôle des loyers. Salaire décent. Transition juste hors des énergies fossiles avec création d’emplois verts syndiqués. Taxation agressive des ultra-riches. Aucune de ces revendications ne sera satisfaite dans les salons feutrés de Paris.
Cette fuite vers l’international révèle aussi comment nos élites utilisent la diplomatie comme signal politique pour se légitimer auprès d’audiences choisies. Macron lui-même, champion absolu de cette tactique, multiplie les sommets et les annonces grandiloquentes pendant que la France connaît des révoltes populaires récurrentes contre ses politiques néolibérales. La ressemblance avec notre propre situation n’est pas fortuite : les deux gouvernements partagent la même foi aveugle dans les marchés, la même méfiance envers les mouvements sociaux, la même tendance à privilégier l’image sur l’action. Quand on ne sait pas répondre aux colères qui grondent chez soi, on s’envole ailleurs pour jouer les leaders visionnaires devant un public moins exigeant.
Alors que peut-on espérer de cette visite? Honnêtement, pas grand-chose qui transformera le quotidien des gens ordinaires. Peut-être quelques communiqués bien tournés sur la coopération en matière de technologie propre, probablement des engagements creux sur la défense du multilatéralisme, certainement des photos soigneusement cadrées pour nourrir les comptes Instagram gouvernementaux. Mais la vraie question demeure : combien de temps encore accepterons-nous que nos dirigeants s’évadent dans le théâtre diplomatique pendant que les fondations sociales et écologiques du pays s’effondrent? Les citoyens ne réclament pas des tournées internationales, ils exigent des politiques radicales, redistributives, écologiques. Ils veulent qu’on arrête de jouer et qu’on gouverne enfin pour le bien commun, pas pour les manchettes flatteuses du lendemain.





