Lorsque Donald Trump évoque, puis abandonne en quelques heures un projet de taxe de 20 % sur le détroit d’Ormuz, les traders pétroliers du monde entier retiennent leur souffle — puis spéculent. Le baril de brut, qui flirtait déjà avec des sommets inquiétants en raison des tensions militaires entre l’Iran et Israël, a oscillé comme un pendule entre euphorie et panique. Ce minuscule passage maritime, par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial, est devenu le thermomètre de notre dépendance énergétique collective. Et ce thermomètre, franchement, affiche la fièvre.
L’ironie est cruelle : alors que Washington prétend stabiliser les marchés, chaque tweet, chaque déclaration présidentielle impromptue enflamme davantage la volatilité. Les ménages canadiens, pourtant loin géographiquement du golfe Persique, découvrent à la pompe que la mondialisation n’est pas qu’un concept abstrait de manuel d’économie. À Montréal comme à Lagos ou à Jakarta, ce sont toujours les mêmes qui paient d’abord la facture : les travailleurs précaires, les familles monoparentales, les réfugiés climatiques qui cumulent désormais l’inflation énergétique. L’inégalité, décidément, voyage sans visa.
Ailleurs dans le Sud global, la situation confine à l’asphyxie. Au Liban, déjà exsangue, l’essence devient un bien de luxe. En Égypte, les subventions publiques craquent sous la pression budgétaire. Au Bangladesh, les usines textiles qui fournissent nos fast-fashions occidentales menacent de fermer, incapables d’absorber la flambée des coûts énergétiques. Selon l’ONG Oxfam, chaque dollar supplémentaire du baril grignote l’équivalent de trois jours de salaire minimum dans les économies les plus fragiles. Pendant ce temps, les géants pétroliers affichent des profits records — preuve, s’il en fallait, que certains gagnent toujours à la roulette géopolitique.
Les chaînes d’approvisionnement mondiales, déjà fragilisées par la pandémie puis par les sanctions contre la Russie, vacillent à nouveau. Les porte-conteneurs hésitent à traverser la mer Rouge, les assurances explosent, les délais s’allongent. Ce ballet logistique invisible mais crucial révèle notre vulnérabilité structurelle : nous avons bâti un système économique hyperefficace en temps calme, catastrophiquement rigide en temps de crise. Chaque missile tiré au Yémen, chaque drone iranien abattu au-dessus du Golan résonne jusqu’aux rayons vides des supermarchés de Sherbrooke.
Alors oui, le monde est connecté — mais pas de manière égalitaire. Les élites de Houston et de Calgary s’enrichissent quand le baril grimpe ; les mères de famille de Port-au-Prince ou de Dacca rationalisent le kérosène pour cuisiner. Les gouvernements du Nord peuvent encore amortir par des subventions temporaires ; ceux du Sud s’endettent davantage auprès du FMI. Cette asymétrie n’est pas un accident : elle est la structure même de l’ordre énergétique global. Et tant que nous refuserons d’investir massivement dans la transition écologique et la justice climatique, chaque soubresaut géopolitique au Moyen-Orient continuera de creuser le fossé entre ceux qui spéculent sur la guerre et ceux qui en paient le prix, litre par litre, jour après jour.





