Camille_Dufresne_2026-08-27_campagne_electorale_quebecoise

Campagne électorale québécoise : qui vote, qui compte vraiment ?

La campagne électorale québécoise vient d’être officiellement lancée, et déjà, le spectacle est en marche: autobus rutilants, slogans calibrés, promesses emballées sous vide. Mais derrière ce théâtre bien rodé se joue une bataille autrement plus profonde, celle qui détermine quel Québec nous voulons bâtir — ou démolir. Pendant que les partis pavanent dans les régions stratégiques du 450, de Québec et des circonscriptions charnières, des milliers de personnes locataires, de jeunes précaires, de travailleurs et travailleuses essentiels, de familles immigrantes et de communautés autochtones demeurent invisibles dans l’équation électorale. Leur réalité quotidienne — loyers impayables, jobs à contrat, cliniques fermées — ne figure nulle part dans les PowerPoint des stratèges. Cette élection ne devrait pas être un concours de popularité, mais un référendum sur notre contrat social.

Le cynisme démocratique n’est plus un sentiment diffus: c’est une stratégie organisée. Les partis traditionnels misent sur la fatigue citoyenne, sur l’idée que la politique est affaire de spécialistes et de technocrates, pendant que le marketing électoral remplace le débat d’idées. Les publicités sont conçues comme des campagnes de shampoing, les chefs sont packagés comme des produits de consommation, et les enjeux complexes — justice climatique, redistribution des richesses, souveraineté alimentaire — sont réduits à des slogans de trois mots. Cette machinerie vise à décourager, à démobiliser, à faire croire que rien ne changera jamais vraiment. Pourtant, chaque élection est un rapport de force, et ce rapport se construit dans les rues, les HLM, les usines, pas seulement dans les studios de télé.

Géographiquement, le pouvoir se concentre: les banlieues du 450, Québec et quelques régions dites «pivots» deviennent les terrains de jeu des stratèges. On y investit des millions en ciblage numérique, en porte-à-porte calibré, en promesses locales bien emballées. Pendant ce temps, les quartiers populaires de Montréal, les régions éloignées, les réserves autochtones et les petites villes en déclin industriel sont traités comme des acquis ou des zones perdues d’avance. Cette géographie du mépris révèle qui compte vraiment aux yeux du pouvoir: pas les personnes en situation de pauvreté, pas les jeunes qui enchaînent trois jobs pour survivre, mais bien les électeurs-consommateurs des zones swing, ceux qu’on peut séduire avec un crédit d’impôt ou une autoroute flambant neuve.

Cette campagne se déroule dans un contexte économique explosif: hausse des tarifs douaniers, inflation persistante, coût de la vie qui étrangle les ménages, pendant que les banques et les grandes entreprises affichent des profits records trimestre après trimestre. Les fermetures d’usines se multiplient, l’insécurité industrielle devient la norme, et pourtant aucun parti mainstream n’ose remettre en question la logique même du système. On nous parle de «relance», de «compétitivité», de «croissance», mais jamais de redistribution réelle, de taxation des ultra-riches, de nationalisation des services essentiels ou de réduction collective du temps de travail. Les vraies questions — qui profite de cette économie, qui la subit, et comment renverser la vapeur — restent hors cadre, reléguées aux marges du débat public.

Une vraie campagne électorale devrait parler de redistribution: du pouvoir, de l’argent, du temps. Redistribution du pouvoir aux locataires face aux propriétaires spéculateurs, aux travailleurs face aux actionnaires, aux communautés face aux multinationales. Redistribution de l’argent par une fiscalité juste, des services publics renforcés, un revenu décent garanti. Redistribution du temps par la semaine de quatre jours, la retraite à 60 ans, l’accès universel aux garderies et aux soins. Voilà ce qui devrait occuper l’espace public, pas les chicanes de corridor ou les petites phrases assassines. Si cette élection doit avoir un sens, ce sera parce que nous, citoyennes et citoyens organisés, aurons imposé nos priorités, nos luttes, notre vision du Québec — un Québec habitable, juste, décarboné, solidaire. Le reste n’est que du bruit.

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