L’usine RYAM de Témiscaming, en Abitibi-Témiscamingue, vient d’annoncer une fermeture temporaire qui touchera plus de 425 travailleurs. La raison? Les tarifs douaniers américains de 50 % sur la pâte de cellulose ont rendu les exportations non rentables du jour au lendemain. Ce choc externe brutal illustre la fragilité structurelle de nos économies régionales : une décision prise à Washington, sans consultation ni préavis, et ce sont des centaines de familles québécoises qui perdent leur gagne-pain. Les données sont éloquentes : selon Statistique Canada, plus de 60 % des exportations de pâtes et papiers du Québec sont destinées aux États-Unis, ce qui place des communautés entières à la merci d’un revirement politique.
L’effet domino économique ne se limite pas aux portes de l’usine. Lorsque 425 salaires disparaissent d’un seul coup dans une municipalité de moins de 2 500 habitants, ce sont les commerces locaux, les restaurants, les stations-service et les fournisseurs de services qui encaissent le choc suivant. Les revenus municipaux chutent, les taxes foncières deviennent difficiles à percevoir, et les infrastructures publiques perdent leur financement. Une étude de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) montre qu’un emploi manufacturier en région génère en moyenne 1,8 emploi indirect. À Témiscaming, on parle donc potentiellement de plus de 750 emplois menacés dans l’écosystème économique local, soit près du tiers de la population active.
Ce drame régional s’inscrit dans une mondialisation asymétrique où les travailleurs absorbent les chocs, mais ne profitent jamais pleinement des gains. Pendant que RYAM subit les contrecoups tarifaires et que ses employés se demandent comment payer leur hypothèque, les grandes banques canadiennes viennent de publier des profits trimestriels combinés de 16 milliards de dollars. Cette juxtaposition n’est pas anecdotique : elle révèle une architecture économique où les risques sont socialisés vers les régions et les ménages, tandis que les bénéfices restent concentrés dans les centres financiers. Les bilans bancaires restent solides parce que les mécanismes de stabilisation favorisent le capital au détriment de l’emploi.
Les réponses institutionnelles actuelles demeurent largement insuffisantes. Le programme fédéral d’assurance-emploi offre un filet, certes, mais temporaire et insuffisant pour soutenir une communauté entière face à une fermeture prolongée. Les subventions ponctuelles et les missions commerciales ne changent rien à la vulnérabilité structurelle des régions mono-industrielles. Une analyse comparative avec des pays comme l’Allemagne ou la Suède montre qu’il est possible de bâtir des mécanismes de transition plus robustes : fonds régionaux d’ajustement, programmes de requalification financés publiquement, garanties d’emploi sectorielles. Ces modèles existent, ils fonctionnent, mais nécessitent une volonté politique que nous n’avons pas encore vue ici.
Témiscaming n’est pas un cas isolé, c’est un symptôme. La guerre commerciale actuelle révèle l’urgence de repenser notre modèle économique régional. Il nous faut des politiques industrielles proactives, des mécanismes de stabilisation automatiques pour les communautés touchées, et une diversification économique planifiée plutôt que subie. Les données du ministère de l’Économie québécois montrent que les régions disposant de trois secteurs industriels ou plus résistent mieux aux chocs externes. Investir dans cette résilience n’est pas du protectionnisme naïf, c’est de la simple prudence économique. Car tant que nous laisserons les régions à la merci des soubresauts géopolitiques sans filet solide, chaque nouvelle guerre tarifaire recommencera à briser des vies, une localité à la fois.





