Dans un petit appartement du Plateau Mont-Royal, l’odeur du zaatar et de l’huile d’olive réchauffe l’air de ce dimanche matin. Autour de la table, la famille Al-Masri prépare des mana’ish, ces pains plats garnis que trois générations partagent depuis toujours. Mais aujourd’hui, chaque geste a un poids différent. Réfugiée à Montréal depuis huit mois, Leila Al-Masri explique doucement : « Quand je pétris la pâte, c’est ma grand-mère qui est là. C’est Gaza qui respire encore. » Pour cette famille et des dizaines d’autres arrivées récemment dans la métropole, la cuisine est devenue bien plus qu’une affaire de survie — c’est un refuge, un testament, une façon de dire : nous existons.
Leila, 42 ans, ancienne enseignante, a fui la bande de Gaza avec ses trois enfants après que leur quartier ait été détruit. Son mari est resté pour s’occuper de ses parents âgés. Chaque jour, elle attend des nouvelles par message, le cœur serré. « Ici, je ne peux rien contrôler là-bas. Mais je peux transmettre ce que je sais faire », confie-t-elle en essuyant ses mains sur son tablier brodé. Ses enfants, âgés de 9 à 16 ans, l’aident désormais à recréer les recettes de leur enfance. Son fils aîné, Youssef, raconte : « Avant, je trouvais ça ennuyant. Maintenant, j’ai peur d’oublier le goût de chez nous. » Ce lien entre mémoire et nourriture devient vital quand tout le reste menace de s’effacer.
Autour d’elle, une communauté s’organise. Chaque samedi, une dizaine de familles palestiniennes se réunissent dans un centre communautaire de Côte-des-Neiges pour cuisiner ensemble. On y prépare du maqluba, du knafeh, du musakhan. On partage aussi les nouvelles, les angoisses, les larmes. « C’est notre thérapie collective », explique Nadia, travailleuse sociale bénévole qui accompagne ces familles depuis leur arrivée. Elle observe que ces rencontres permettent de briser l’isolement, de reconstruire un tissu social détruit par la guerre et l’exil. « On sous-estime le pouvoir de se rassembler autour d’une table. Pour eux, c’est un espace de dignité. » Les enfants, eux, y trouvent des amis qui comprennent leur histoire sans qu’ils aient à l’expliquer.
Plusieurs études sur la santé mentale des réfugiés montrent que la préservation des traditions culturelles aide à surmonter le traumatisme. Pour ces familles, la transmission culinaire devient une ancre. « Nos plats racontent d’où on vient, qui on est », insiste Leila. Elle tient un cahier où elle note toutes les recettes, avec des annotations : « celle que ma mère faisait pour les mariages », « celle qu’on mangeait le vendredi ». Ce geste documentaire est aussi un acte de résistance face à l’effacement. Elle veut que ses petits-enfants, même nés ici, sachent ce qu’était Gaza avant la destruction. Que personne ne puisse leur dire que ce pays, cette culture, n’ont jamais existé.
Au-delà du réconfort personnel, ces pratiques disent quelque chose de profond sur la survie collective. Elles affirment que l’identité d’un peuple ne se limite pas à ses frontières géographiques, qu’elle voyage, se transforme, mais persiste. Dans cette cuisine montréalaise où se mêlent les épices du Moyen-Orient et l’hiver québécois, la mémoire prend racine autrement. Leila sourit en servant le thé à la menthe : « Ils peuvent détruire nos maisons, mais pas ce qu’on porte en nous. Tant qu’on cuisine, tant qu’on raconte, on existe. » C’est cette dignité-là, incarnée dans chaque repas partagé, qui trace un chemin entre la douleur de l’exil et l’espoir d’une transmission vivante.





