Pendant que les délégations polissaient leurs discours pour l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, onze Palestiniens—dont des enfants—périssaient sous les frappes israéliennes dans la bande de Gaza. Le contraste est devenu banal, presque rituel : d’un côté, les salons feutrés de l’ONU où l’on invoque le droit international ; de l’autre, des civils ensevelis sous les décombres d’une guerre qui n’en finit plus. Benjamin Nétanyahou, visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre présumés, pourrait techniquement être arrêté s’il foule le sol américain. Techniquement. Car dans la géopolitique réelle, les États-Unis—qui ne reconnaissent même pas la CPI—ne lèvent pas le petit doigt. L’impunité n’est pas un bug du système international : c’est une fonctionnalité réservée aux puissants.
Ces onze morts s’ajoutent à un bilan terrifiant : plus de 50 000 Palestiniens tués depuis octobre 2023 selon les autorités sanitaires gazaouies, dans ce que plusieurs ONG internationales qualifient désormais ouvertement de punition collective. À Khan Younès, à Jabalia, à Rafah, les frappes ne distinguent plus les cibles militaires des quartiers résidentiels. Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté des dizaines de cas où des immeubles d’habitation, des écoles transformées en refuges, des convois humanitaires ont été touchés. Le vocabulaire diplomatique parle pudiquement de « proportionnalité » et de « précautions » ; sur le terrain, les familles enterrent leurs enfants dans des fosses communes creusées à la hâte. Pendant ce temps, à Doha et au Caire, les médiateurs qataris et égyptiens tentent de relancer des négociations de cessez-le-feu qui achoppent toujours sur les mêmes lignes rouges.
L’escalade régionale, elle, ne connaît pas de pause diplomatique. Israël a frappé des installations militaires iraniennes en riposte aux tirs de missiles balistiques du 1er octobre, et Téhéran a promis une réponse « écrasante ». Cette spirale transforme progressivement le conflit israélo-palestinien en une poudrière régionale où chaque acteur—Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, les milices pro-iraniennes en Irak—rejoue sa partition dans une symphonie de la dévastation. Les États-Unis renforcent leur présence militaire dans le Golfe, la Russie observe depuis la Syrie, et l’Europe se contente de communiqués appelant à la « désescalade ». Comparez avec l’Ukraine : là-bas, l’Occident a mobilisé des sanctions massives, des livraisons d’armes, une solidarité affichée. Ici, Washington continue de livrer des bombes à Israël tout en réclamant mollement plus d’« aide humanitaire » pour Gaza. La géographie de l’indignation est sélective.
Ce qui rend l’affaire Nétanyahou si révélatrice, c’est qu’elle expose crûment la fiction du droit international égalitaire. Lorsque la CPI émet un mandat contre Vladimir Poutine, l’Occident applaudit et parle de justice universelle. Lorsqu’elle vise Nétanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, Washington crie au scandale et menace de sanctions contre la Cour elle-même. Le message est limpide : certains dirigeants peuvent bombarder des civils en toute tranquillité, pourvu qu’ils soient du bon côté des alliances. À Gaza, cette impunité structurelle se traduit par des corps d’enfants extraits des ruines, par des hôpitaux qui manquent de tout, par une population entière prise en otage entre un Hamas affaibli mais toujours armé et une machine militaire israélienne qui écrase tout sur son passage. Les principes universels s’arrêtent là où commencent les intérêts stratégiques.
Pendant que les chefs d’État paradent à New York et se photographient devant le drapeau de l’ONU, Gaza continue de mourir à petit feu—ou à grand fracas de missiles. Cette fracture entre les principes affichés et la brutalité du pouvoir ne date pas d’hier, mais rarement elle n’a été aussi visible. Le droit international n’existe vraiment que lorsque les puissants décident de s’en servir comme arme contre les faibles. Pour les autres—ceux qui creusent des tombes sous les bombardements, ceux qui fuient avec leurs enfants dans les bras, ceux qui attendent en vain que les « règles » les protègent—il ne reste que l’amertume de constater que la communauté internationale parle beaucoup, mais regarde ailleurs. Et pendant ce temps, les frappes continuent, les morts s’accumulent, et les sommets se succèdent dans l’indifférence feutrée des salles climatisées.





