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Idéologie misogyne : la contagion mondiale selon Tariq Ben Salem

L’arrestation des frères Andrew et Tristan Tate à Miami cette semaine fait les manchettes, mais célébrer trop vite serait une erreur stratégique. Derrière les menottes et les chefs d’accusation de trafic humain se cache un phénomène autrement plus complexe : la propagation virale d’une idéologie misogyne qui traverse les frontières comme un virus numérique, infectant des millions de jeunes hommes de Casablanca à Montréal, de Lagos à Jakarta. Les Tate ne sont pas des aberrations isolées — ils sont les franchisés les plus visibles d’un système lucratif qui monétise la rage masculine et transforme l’insécurité en empire commercial.

Ce qui fascine et inquiète, c’est l’architecture transnationale de cette entreprise idéologique. Contrairement aux mouvements misogynes du passé, ancrés dans des contextes nationaux spécifiques, le masculinisme version 2.0 circule sans visa, traduit instantanément, adapté localement mais cohérent globalement. Des algorithmes complices amplifient ces discours auprès d’adolescents vulnérables, pendant que des « universités » en ligne vendent des cours sur la domination féminine pour quelques centaines de dollars. L’ONG Glitch UK documente comment ces réseaux opèrent comme des franchises McDonald’s de la misogynie : même recette toxique, emballage local, profits centralisés.

L’impact sur le terrain est dévastateur et documenté. Des éducatrices au Québec rapportent des garçons de 14 ans qui citent Andrew Tate pour justifier le harcèlement scolaire. Des travailleuses sociales au Maroc observent une normalisation du langage de contrôle dans les relations amoureuses. Ce n’est pas anecdotique : une étude de l’Institute for Strategic Dialogue révèle que l’exposition à ces contenus corrèle directement avec l’acceptation de la violence conjugale chez les jeunes hommes, toutes cultures confondues. Pendant ce temps, des jeunes femmes développent des stratégies d’évitement numérique, conscientes que chaque espace en ligne peut devenir hostile en trois clics.

Mais arrêter deux influenceurs, aussi symbolique soit le geste, ne démantèle pas l’infrastructure. C’est comme saisir deux grammes de cocaïne en espérant stopper le narcotrafic global. Le problème n’est pas individuel mais systémique : plateformes qui récompensent l’outrance, économie de l’attention qui favorise la polarisation, vide éducatif autour de la masculinité saine. Tant que YouTube, TikTok et Instagram optimiseront leurs algorithmes pour l’engagement plutôt que pour le bien-être, de nouveaux Tate émergeront, peut-être sous d’autres noms, avec d’autres accents, mais portant le même poison repackagé.

La réponse ne peut être qu’aussi transnationale que le problème. Cela implique une régulation coordonnée des plateformes — l’Union européenne montre timidement la voie avec le Digital Services Act. Mais aussi un investissement massif dans l’éducation aux médias, des contre-discours crédibles portés par des hommes qui incarnent d’autres modèles, et surtout une conversation honnête sur ce qui alimente cette rage : précarité économique, crise identitaire, promesses néolibérales brisées. Comme me le confiait récemment un activiste tunisien travaillant avec des jeunes hommes radicalisés : « Ils ne cherchent pas vraiment à dominer les femmes. Ils cherchent désespérément à exister quelque part. » Tant qu’on ne proposera pas mieux que la caricature machiste comme ancrage identitaire, les Tate du monde auront encore de beaux jours devant eux — prison ou pas.

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