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Compteurs intelligents : Hydro-Québec privatise son savoir-faire

Hydro-Québec vient de confier à Bell Canada un contrat de 98 millions de dollars pour l’installation de nouveaux compteurs intelligents sur l’ensemble de son territoire. Cette décision soulève des questions fondamentales sur la gestion des actifs publics et la capacité d’une société d’État à mobiliser ses propres ressources. Alors que la facture grimpe, les contribuables sont en droit de se demander si cette externalisation représente réellement la meilleure valeur pour l’argent public, ou si elle traduit plutôt un recul de l’expertise interne au profit d’intérêts privés.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 98 millions de dollars pour un déploiement qui aurait pu être réalisé en renforçant les équipes internes d’Hydro-Québec. Des études comparatives menées dans d’autres juridictions montrent que les projets d’infrastructure publique gérés en régie interne coûtent généralement entre 15 et 25% moins cher que ceux confiés à des sous-traitants privés. Cette différence s’explique par l’absence de marge bénéficiaire corporative et par une meilleure maîtrise des coûts à long terme. Dans le cas présent, on pourrait parler d’une prime de 12 à 24 millions de dollars payée pour la commodité de l’externalisation.

Au-delà du coût immédiat, ce contrat pose la question de la dépendance institutionnelle. En confiant à Bell un volet stratégique de sa modernisation, Hydro-Québec crée un précédent inquiétant. Une fois le déploiement terminé, qui détiendra l’expertise pour entretenir, réparer ou adapter ces infrastructures? L’histoire récente nous enseigne que les contrats de maintenance et de support technique deviennent rapidement des rentes captives pour les fournisseurs initiaux. Cette dynamique transforme des partenariats ponctuels en relations de dépendance où le pouvoir de négociation du client public s’érode progressivement.

L’impact sur l’emploi local mérite également notre attention. Hydro-Québec emploie des milliers de techniciens qualifiés qui maîtrisent déjà les réseaux électriques québécois. Plutôt que d’investir dans la formation et l’embauche pour réaliser ce projet en interne, la société d’État choisit de transférer ces opportunités vers un géant des télécommunications. Cette logique court-termiste affaiblit la capacité institutionnelle d’Hydro-Québec et prive le Québec de retombées économiques directes qui auraient pu se matérialiser par des salaires versés ici, des cotisations sociales et un renforcement du savoir-faire public.

Ce dossier illustre un débat plus large sur la gouvernance de nos institutions publiques. Les compteurs intelligents représentent bien plus qu’un simple équipement : ils constituent la colonne vertébrale de la transition énergétique et de la gestion intelligente de la demande. Confier leur installation à un tiers, c’est renoncer partiellement à contrôler cette transformation stratégique. Les décideurs publics doivent comprendre qu’externaliser n’est pas neutre : chaque contrat de ce type modifie l’équilibre entre expertise publique et dépendance privée. La vraie question n’est pas de savoir si Bell fera un bon travail, mais plutôt si le Québec perd progressivement les moyens de façonner son propre avenir énergétique.

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