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Migrants noyés à Ceuta : 72 morts et l’hypocrisie européenne

Soixante-douze corps. Soixante-douze vies effacées dans les eaux froides qui séparent le Maroc de Ceuta, cette enclave espagnole plantée comme un couteau colonial sur la côte africaine. Ce week-end, au moins 72 personnes ont péri en tentant de franchir cette frontière maritime, l’une des plus meurtrières au monde. Pendant que l’Europe se gargarise de ses valeurs humanistes et de sa prétendue « gestion migratoire », des familles entières se noient. Mais ne nous y trompons pas: ces morts ne sont pas des accidents. Ce sont des meurtres par négligence, par indifférence, par design politique. La forteresse Europe tue, et elle le fait au nom de la sécurité et de l’ordre public.

On nous parle de « flux migratoires », de « contrôle des frontières », de « lutte contre les passeurs ». Ce vocabulaire aseptisé, technocratique, sert à masquer une réalité brutale: des êtres humains fuient la guerre, la misère, les sécheresses aggravées par la crise climatique que nous avons créée. Ils fuient les dictatures que l’Occident soutient quand ça arrange ses intérêts économiques. Ils fuient les zones de libre-échange néocoloniales qui appauvrissent leurs pays pendant que nos multinationales s’enrichissent. Et quand ils arrivent à nos portes, épuisés, on les repousse, on les criminalise, on les laisse se noyer. Cette « gestion » dont se vantent Madrid, Bruxelles et Rabat est en réalité une politique d’élimination.

Ceuta symbolise toute l’hypocrisie du système. Cette ville, vestige du colonialisme espagnol, est entourée de barbelés de six mètres de haut, surveillée par drones et caméras thermiques, patrouillée par des gardes-frontières armés. L’Union européenne finance cette machinerie répressive à coups de millions d’euros, tout en externalisant la sale besogne au Maroc. Les accords de coopération sécuritaire transforment les pays du Sud en gardiens de notre « prospérité », en échange de subventions et d’armements. Pendant ce temps, les morts s’accumulent: plus de 30 000 personnes ont péri en Méditerranée depuis 2014, selon l’Organisation internationale pour les migrations. Ceuta n’est qu’un chapitre sanglant de plus dans cette longue histoire de violence structurelle.

Derrière chaque chiffre, il y a une histoire. Un père qui voulait offrir un avenir à ses enfants. Une jeune femme fuyant un mariage forcé. Un étudiant qui rêvait d’un diplôme et d’un emploi décent. Des personnes qui avaient tout vendu, emprunté à des usuriers, traversé le désert, risqué la prison et la torture, pour se retrouver englouties par les vagues à quelques mètres de la « civilisation ». Leurs familles, restées au pays, attendent des nouvelles qui ne viendront jamais. Elles porteront ce deuil sans corps, sans sépulture, sans justice. Parce que pour les États, ces vies ne comptent pas. Elles sont invisibles, jetables, sacrifiables sur l’autel de la « souveraineté nationale ».

Il est temps de dire les choses clairement: tant qu’on maintiendra un système économique fondé sur l’exploitation, tant qu’on fermera les yeux sur les causes profondes des migrations, tant qu’on militarisera les frontières au lieu d’ouvrir des corridors humanitaires, les tragédies continueront. La solidarité ne peut pas se limiter aux déclarations pieuses et aux minutes de silence. Elle exige l’abolition de Frontex, l’arrêt des accords de réadmission, l’ouverture des frontières et un accueil digne fondé sur les droits humains. Elle exige qu’on cesse de criminaliser l’exil et qu’on commence à criminaliser ceux qui construisent les murs. Les 72 morts de Ceuta nous rappellent une vérité insupportable: notre confort est bâti sur des cadavres. Et nous en sommes collectivement responsables.

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