On nous vend du patrimoine, mais on nous vend surtout des clôtures. Au Vieux-Port de Montréal, ce bout de fleuve qui devrait appartenir à tout le monde, l’accès public rétrécit comme peau de chagrin pendant que les terrasses privées, les événements payants et les zones «réservées» grignotent chaque mètre carré de rive. Les syndicats crient à la privatisation rampante, les citoyens découvrent qu’il faut désormais payer pour s’approcher de l’eau, et pendant ce temps, la Société du Vieux-Port continue de louer nos biens communs au plus offrant. Ce n’est pas juste une question d’aménagement urbain: c’est une dépossession collective orchestrée en plein jour.
Qui profite vraiment de cette marchandisation du fleuve? Les exploitants privés de terrasses haut de gamme, les promoteurs d’événements commerciaux qui transforment chaque weekend en zone payante, et toute une logique de contrôle urbain qui préfère les consommateurs dociles aux promeneurs libres. Pendant que les familles des quartiers populaires se font refouler par des agents de sécurité et des cordons de velours, les touristes fortunés et la classe professionnelle sirotent leurs cocktails avec vue sur le Saint-Laurent. L’espace public devient une vitrine pour riches, un décor Instagram où seuls ceux qui ont les moyens peuvent vraiment habiter le paysage.
Les voix qui s’élèvent contre cette appropriation ne manquent pas de lucidité. Les syndicats dénoncent la perte d’un rapport libre et populaire au fleuve, ce lien viscéral que Montréal entretenait avec son eau, son histoire portuaire, sa géographie collective. Des citoyens témoignent de leur indignation: impossible de pique-niquer en paix, de flâner sans être canalisé, de simplement exister au bord de l’eau sans passer par la case commerciale. Ce qui était un bien commun devient une concession, ce qui était gratuit devient monétisé, ce qui était ouvert devient surveillé.
Cette bataille pour le Vieux-Port s’inscrit dans une lutte beaucoup plus vaste: celle du droit à la ville. Partout, les espaces publics se font grignoter par la logique néolibérale qui transforme tout en marchandise, y compris notre capacité à nous rassembler, à respirer, à contempler gratuitement. Le fleuve n’est pas qu’un décor touristique, c’est un patrimoine écologique et social, un lieu de mémoire ouvrière, un corridor de biodiversité, un espace de liberté. Le privatiser, même partiellement, c’est amputer la ville de son âme collective et condamner les générations futures à payer pour ce qui devrait leur revenir de droit.
Le contraste est obscène: on proclame haut et fort que le Vieux-Port est patrimoine de tous, on organise des célébrations nationales sur ses quais, mais concrètement, l’accès réel se restreint chaque année davantage. Les jeunes des quartiers populaires n’ont plus leur place sur ces rives aseptisées, les familles modestes doivent choisir entre manger et payer l’entrée d’un événement, les promeneurs libres deviennent suspects dans leur propre ville. Il est temps de reprendre le fleuve, de déclôturer ces espaces, de rappeler que le Saint-Laurent coule pour tout le monde, pas seulement pour ceux qui peuvent se payer le privilège de s’en approcher.





