Le gouvernement fédéral vient de jeter aux ordures ses propres cibles d’électrification des véhicules, cédant sans pudeur à la pression des géants de l’automobile. Fini les objectifs contraignants qui devaient forcer l’industrie à vendre 60% de véhicules zéro émission d’ici 2030 et 100% d’ici 2035. Ottawa a choisi son camp: celui des lobbys qui tremblent à l’idée de transformer leurs chaînes de montage plutôt que celui d’un avenir respirable. Cette capitulation n’est pas technique, elle est politique. Elle expose crûment la logique toxique qui gouverne nos institutions: dès que les profits privés sont menacés, les engagements climatiques deviennent négociables, comme de vulgaires marchandises sur un comptoir.
Ce recul n’arrive pas par hasard. Pendant des mois, les constructeurs automobiles ont multiplié les réunions à huis clos, les communiqués alarmistes sur les «difficultés du marché», les menaces à peine voilées de ralentir les investissements. Résultat: Ottawa abandonne ses propres règles avant même qu’elles n’entrent pleinement en vigueur. On nous explique doctement qu’il faut «s’adapter aux réalités du marché», comme si le climat, lui, avait le luxe d’attendre que les actionnaires de GM ou Ford daignent s’ajuster. Cette rhétorique de la flexibilité cache une vérité brutale: l’État canadien préfère protéger les marges bénéficiaires que protéger les générations futures.
Les perdants de ce grand recul sont clairs et nombreux. D’abord, les travailleurs et travailleuses de l’industrie automobile, qu’on abandonne sans plan de transition juste vers des emplois verts et syndiqués. Ensuite, les consommateurs et consommatrices qui se retrouvent prisonniers d’un parc de véhicules polluants et coûteux en carburant. Puis, évidemment, le climat: chaque année de retard, ce sont des milliers de tonnes de CO2 supplémentaires dans l’atmosphère, des canicules plus mortelles, des feux de forêt plus dévastateurs. Enfin, les régions entières dépendantes de l’automobile, condamnées à rester accrochées à un modèle économique obsolète plutôt que de recevoir l’aide massive pour se réinventer.
Pendant ce temps, ailleurs sur la planète, d’autres juridictions tiennent bon. L’Union européenne maintient ses échéances fermes, la Californie refuse de reculer malgré les mêmes pressions, la Norvège accélère même le mouvement. Ces territoires comprennent ce qu’Ottawa semble avoir oublié: seules les contraintes réglementaires strictes forcent les industries à innover et à investir massivement. Sans cibles contraignantes, l’électrification restera un volet marginal, une vitrine verte sur un modèle d’affaires inchangé. Le Canada, lui, préfère jouer le jeu du retardataire sympathique, celui qui sourit en coulant.
L’urgence n’est plus à débattre, elle est à agir. Plutôt que de céder aux caprices de l’industrie automobile, Ottawa devrait investir massivement dans le transport collectif électrifié, dans des réseaux ferroviaires dignes de ce nom, dans des infrastructures cyclables sécuritaires. Il devrait financer une véritable transition juste: formation, soutien au revenu, création d’emplois verts dans toutes les régions. Mais pour cela, il faudrait un gouvernement qui ose affronter les lobbys, qui place l’intérêt collectif au-dessus des profits privés. Ce recul sur l’électrification prouve une fois de plus que nous n’avons pas ce gouvernement. Et que si nous voulons un avenir vivable, il faudra le conquérir nous-mêmes, dans la rue et dans nos communautés.





