Québec vient d’annoncer deux programmes d’aide aux entreprises pour amortir le choc des nouveaux tarifs douaniers de 50 % imposés par Washington. Sur papier, ça sonne généreux : prêts sans intérêt, soutien à la trésorerie, accompagnement stratégique. Mais posons la vraie question : qui va réellement en profiter, et à quelles conditions? Parce que socialiser les pertes pendant que les profits restent privés, c’est exactement la recette qui a mené à la crise de 2008, aux sauvetages bancaires et à l’austérité qui a suivi. Si l’argent public doit couler, il faut que ce soit avec des garde-fous blindés — pas avec un chèque en blanc aux actionnaires.
Les deux programmes annoncés manquent cruellement de clarté sur les critères d’accès et les contreparties exigées. Qui sera éligible? Les PME manufacturières qui emploient des centaines de personnes dans les régions, ou les filiales de multinationales qui déclarent leurs profits ailleurs? Est-ce qu’on va exiger le maintien des emplois pendant au moins cinq ans, ou est-ce qu’on va simplement fermer les yeux pendant qu’une entreprise licencie six mois après avoir encaissé l’aide? Sans ces balises, on risque de se retrouver avec un programme de subventions aveugles qui enrichit quelques dirigeants bien connectés pendant que les travailleuses et travailleurs se retrouvent à la rue.
Les conditions minimales à imposer sont claires et non négociables. Premièrement : maintien obligatoire de l’emploi, avec des pénalités financières sévères en cas de licenciements. Deuxièmement : transparence totale sur l’utilisation des fonds, avec publication des bilans et audits publics. Troisièmement : intégration de critères écologiques contraignants — pas de plan de transition, pas d’argent. Quatrièmement : respect intégral des conventions collectives et interdiction de contourner les syndicats. Et cinquièmement : représentation des travailleuses et travailleurs dans les instances de gouvernance des entreprises aidées. Sinon, on ne fait que perpétuer un système où le risque est collectif mais le profit reste entre quelques mains.
Ce qui se joue ici, c’est une question de démocratie économique fondamentale. Qui décide où va l’argent public, au nom de qui, et avec quels mécanismes de reddition de comptes? Les chambres de commerce et les lobbys patronaux ont toujours un accès privilégié aux bureaux ministériels, pendant que les syndicats, les groupes communautaires et les organisations écologistes doivent cogner à la porte. Il est temps d’inverser ce rapport de force. Les fonds publics doivent servir l’intérêt général, pas les dividendes des actionnaires. Cela signifie que les décisions d’attribution doivent être prises dans la transparence, avec la participation des communautés concernées et des représentants des travailleurs.
Au-delà de l’urgence immédiate, cette crise tarifaire révèle l’absurdité d’un modèle économique qui mise tout sur l’exportation vers un seul marché instable. Plutôt que de colmater les brèches avec des mesures temporaires, il faut investir massivement dans le renforcement des chaînes d’approvisionnement locales, dans la souveraineté alimentaire et énergétique, dans l’économie sociale et coopérative. Les régions du Québec regorgent de potentiel — manufactures, foresterie, agriculture — mais elles ont besoin d’investissements structurants, pas de pansements. Si l’État a des centaines de millions à débloquer en urgence, qu’il les mette dans un vrai projet de résilience économique qui crée des emplois durables, réduit notre dépendance et accélère la transition écologique. Sinon, on se retrouvera dans la même ornière à la prochaine crise.





