L’arrondissement Ville-Marie vient d’autoriser des tours jusqu’à 35 étages dans le futur Quartier Molson, secteur d’anciens terrains industriels au cœur de Montréal. La Ville brandit le drapeau de la densification urbaine, cette formule magique censée résoudre la crise du logement. Mais quand on gratte sous le discours lisse des promoteurs et des élus, une question émerge, tranchante: densifier pour qui? Car un projet qui mise sur des gratte-ciels de luxe sans garantir l’accès au logement abordable ne fait que privatiser le sol public et alimenter la machine à gentrification. Le béton monte, les loyers aussi, et les ménages à revenu modeste restent sur le trottoir.
Le promoteur Groupe Sélection et ses partenaires promettent un quartier « vivant », avec commerces, espaces verts et logements pour différentes clientèles. Pourtant, aucune obligation contraignante n’impose un pourcentage significatif d’unités abordables ou de logement social. Les urbanistes critiques le répètent: sans mécanismes d’inclusion réels, ces tours deviennent des enclaves pour classes moyennes supérieures, repoussant les locataires vulnérables vers les périphéries. Ce n’est pas de la densité, c’est de l’exclusion verticale. Et pendant ce temps, la valeur foncière explose, enrichissant propriétaires et spéculateurs tandis que des familles cherchent désespérément un toit accessible.
Des militants du droit au logement et des résidents du quartier Centre-Sud adjacent tirent la sonnette d’alarme. Ils craignent que ce nouveau Quartier Molson n’exacerbe la pression sur les loyers avoisinants, comme l’ont fait d’autres mégaprojets montréalais. L’histoire récente est claire: quand un secteur se « revitalise », c’est souvent le code pour dire que les pauvres doivent dégager. Les témoignages d’habitants évincés par des hausses de loyer abusives ou des évictions déguisées se multiplient déjà dans les rues adjacentes. La mixité sociale promise devient un slogan vide quand aucune politique coercitive ne force les promoteurs à loger autre chose que des profils solvables.
Comparer le discours officiel avec les besoins concrets révèle un fossé béant. La Ville parle d’objectifs de logements abordables, mais sans quotas fermes ni pénalités en cas de manquement. Les promoteurs, eux, calculent froidement leur retour sur investissement, et le logement social ne fait pas partie de l’équation rentable. Résultat: on densifie sans démocratiser, on bétonne sans redistribuer. Pendant que les tours poussent, les listes d’attente pour les HLM s’allongent et les familles s’entassent dans des logements insalubres. Ce n’est pas un hasard, c’est un choix politique qui favorise le capital immobilier au détriment du droit fondamental à se loger dignement.
Le Quartier Molson pourrait être un laboratoire de ville équitable, prouvant qu’on peut densifier en protégeant les plus vulnérables. Mais pour cela, il faudrait du courage politique: imposer 30 % de logement social, geler les hausses de loyer dans le périmètre, créer une fiducie foncière communautaire. Au lieu de cela, on laisse le marché dicter la loi, et le marché n’a jamais construit pour les pauvres. Si Montréal veut réellement combattre la crise du logement, elle doit arrêter de confondre densification et spéculation. Sinon, le Quartier Molson ne sera qu’une autre vitrine clinquante d’une ville qui exclut ses propres citoyens, tour après tour.





