Camille_Dufresne_2026-08-21_economie_du_clic_sans_accents

Économie du clic : pourquoi l’attention nous dévore

Le Streamer Fest n’a pas explosé tout seul. Derrière chaque caméra braquée sur l’humiliation publique, derrière chaque commentaire haineux partagé en masse, il y a nous. Pas juste les streamers avides de clics, pas juste les algorithmes calculateurs : nous, le public, qui cliquons, amplifions, consommons le chaos comme un spectacle gratuit. Cette économie de l’attention ne tient debout que parce qu’on la finance — avec nos regards, notre temps, notre indignation performative. On aime dénoncer les influenceurs toxiques, mais qui leur donne leur pouvoir? Qui transforme chaque scandale en trending topic? Le problème, c’est aussi nous.

L’économie de l’attention fonctionne sur une logique simple et cruelle : le sensationnel rapporte, l’humiliation viralise, le cynisme paie. Les plateformes récompensent ce qui retient l’œil, pas ce qui nourrit l’esprit. Résultat : on scrolle pendant des heures des vidéos qui nous rendent anxieux, on partage des clips d’humiliation publique en se disant qu’on fait notre devoir de citoyen·ne informé·e, alors qu’on alimente en fait un système qui nous anesthésie. Chaque clic est un vote. Chaque vue, un signal envoyé aux algorithmes : donnez-nous encore plus de bruit, de colère facile, de divertissement qui ne demande aucun effort. On devient complices d’une machine qui transforme notre attention en marchandise.

Pendant qu’on se gave de drama numérique, les vraies urgences passent en sourdine. La crise climatique, l’effondrement des services publics, la montée de l’extrême droite : tout ça demande de la concentration, de l’analyse, du temps long. Mais l’économie de l’attention nous vole justement ça : notre capacité à nous concentrer sur ce qui compte. Le spectacle nous détourne. On s’indigne cinq minutes sur Twitter pour un scandale de streamer, on oublie que des milliers de personnes n’ont pas de logement décent, que des forêts brûlent, que des travailleur·euses s’épuisent pour des miettes. Le bruit constant nous rend incapables de tenir une pensée politique cohérente. C’est voulu. C’est pratique. Un public distrait ne se révolte pas.

Cette passivité politique fabriquée n’est pas un accident : c’est une stratégie. Les plateformes savent qu’un utilisateur engagé émotionnellement reste connecté plus longtemps. Alors elles nous servent de la rage, du scandale, du clash — tout ce qui fait monter l’adrénaline sans jamais déboucher sur de l’action collective réelle. On croit participer au débat public en commentant sous un post viral, mais en réalité, on reste assis·e dans notre bulle, isolé·e devant un écran, à nourrir l’engagement d’une plateforme qui s’enrichit sur notre dos. La consommation de contenu remplace la mobilisation. Le like remplace la solidarité. Et pendant ce temps, le système reste intact.

Il est temps de réapprendre à désirer autre chose que le bruit. Refuser de cliquer sur l’humiliation, choisir de lire un texte long plutôt qu’un thread rageur, sortir de chez soi pour rejoindre une vraie lutte collective : ce sont des actes politiques. On ne changera pas le système en scrollant. On le changera en se déconnectant de ce qui nous anesthésie et en reconnectant avec ce qui nous rend puissant·es : la pensée critique, la solidarité, l’action organisée. Le spectacle ne s’arrêtera que quand on arrêtera de le regarder. Et qu’on commencera enfin à construire autre chose.

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