Camille_Dufresne_2026-08-21_deux_feminicides_en_48h

Féminicides : l’État complice et l’urgence d’agir

Deux femmes assassinées en quarante-huit heures. Pas un accident. Pas un fait divers. Un bilan prévisible d’un système qui préfère compter les mortes plutôt que financer leur protection. Pendant que Québec se gargarise de budgets d’austérité et que les refuges affichent complet, des hommes continuent de tuer en toute impunité structurelle. Le continuum de la violence conjugale — contrôle financier, isolement social, intimidation psychologique, puis coups, puis mort — s’écrit dans l’indifférence budgétaire et l’inaction politique. Ces féminicides ne tombent pas du ciel : ils sont l’aboutissement logique d’une domination patriarcale que l’État tolère, sous-finance et laisse prospérer.

Les chiffres crient ce que les discours officiels murmurent à peine : les maisons d’hébergement refusent des centaines de femmes chaque année faute de places, les lignes d’aide saturent, les intervenantes travaillent en burn-out permanent avec des salaires de misère. Quand une femme appelle à l’aide, elle tombe trop souvent sur un répondeur, une liste d’attente, un système fragmenté qui la renvoie d’un service à l’autre. Pendant ce temps, elle retourne chez elle, dans ce logement qu’elle ne peut pas quitter parce que le loyer ailleurs coûte trop cher, parce que son emploi précaire ne lui permet aucune marge de manœuvre, parce que l’État a décidé que la violence conjugale n’était pas assez rentable politiquement pour mériter des ressources réelles.

Cette violence traverse les corps, mais aussi les structures : la précarité économique qui cloue les femmes dans des relations toxiques, les horaires instables qui empêchent de planifier une fuite, les milieux de travail qui minimisent les ecchymoses et les absences suspectes. Les femmes racisées, autochtones, trans, migrantes, en situation de handicap subissent une violence amplifiée par les discriminations systémiques et l’indifférence institutionnelle. Quand une femme signale, quand elle ose briser le silence, elle se heurte à un appareil judiciaire qui banalise, à des policiers formés à la va-vite, à des juges qui libèrent sous conditions des hommes dangereux. Les signalements se perdent dans les méandres bureaucratiques, la prévention n’existe qu’en PowerPoint ministériel, et la protection arrive trop tard — souvent en corbillard.

Le coût collectif de cette négligence d’État est vertigineux : des enfants orphelins traumatisés à vie, des familles dévastées, des communautés entières plongées dans le choc et l’incompréhension, des institutions qui accumulent les échecs sans jamais rendre de comptes. Chaque féminicide fracasse des dizaines de vies, brise des réseaux de solidarité, ancre la peur dans les quartiers. Pendant que les politiciens défilent aux vigiles avec leurs mines graves et leurs promesses creuses, les intervenantes de terrain réclament ce qu’elles demandent depuis des décennies : du financement stable, des places d’hébergement d’urgence, des programmes de prévention dès l’école, une justice qui protège vraiment. Mais l’État préfère investir dans la répression policière, les prisons, le contrôle — jamais dans la prévention, jamais dans l’autonomie des femmes.

La sécurité réelle des femmes ne viendra pas d’une patrouille de plus ou d’un communiqué indigné. Elle viendra d’un logement abordable garanti, d’un revenu décent inconditionnel, de services publics massifs et accessibles, d’une éducation féministe obligatoire, d’une justice transformative qui casse les cycles de violence plutôt que de les reproduire. Elle viendra quand on cessera de traiter les féminicides comme des drames individuels et qu’on reconnaîtra enfin qu’ils sont le produit d’un système patriarcal, capitaliste et colonial que l’État protège activement. Deux mortes en quarante-huit heures : c’est le bilan d’une complicité d’État. Et tant qu’on ne s’attaquera pas aux racines de cette violence, les bougies continueront de s’allumer sur les trottoirs glacés.

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