La nouvelle salve de droits de douane américains frappe le Canada comme un rappel brutal : notre économie reste structurellement prisonnière de Washington. Depuis l’annonce des tarifs supplémentaires sur l’acier, l’aluminium et plusieurs produits manufacturés, Ottawa convoque ses ministres en urgence pour annoncer un « plan d’aide ». Mais derrière le théâtre politique et les contre-mesures de rétorsion, une vérité inconfortable émerge : nous n’avons jamais construit la souveraineté économique nécessaire pour affronter les caprices protectionnistes de notre voisin. Cette dépendance organisée, cultivée pendant des décennies au nom du libre-échange, nous laisse aujourd’hui désarmés face à une administration américaine qui instrumentalise le commerce comme levier géopolitique.
Les contre-tarifs annoncés par le gouvernement fédéral sonnent comme une riposte symbolique, mais ils ne protègent pas automatiquement les travailleuses et travailleurs sur le terrain. Dans les régions manufacturières du Québec et de l’Ontario, les heures sont déjà coupées, les postes supprimés, les commandes annulées. Les PME exportatrices, qui dépendent à plus de 70 % du marché américain, se retrouvent coincées entre l’impossibilité d’absorber les nouveaux coûts et celle de répercuter la hausse sur leurs clients. Les municipalités, déjà fragilisées par des années d’austérité, voient leurs bases fiscales s’effriter. Ce n’est pas une guerre commerciale abstraite : c’est une offensive directe contre la stabilité des communautés ouvrières et des économies locales.
Le réflexe d’Ottawa révèle l’absence criante d’une véritable politique industrielle. Plutôt que de diversifier nos chaînes d’approvisionnement, de réinvestir massivement dans les secteurs stratégiques ou de soutenir la transition écologique de nos industries, on mise sur des conférences de presse et des rapports de force diplomatiques. Ce mode de gestion réactif montre que le Canada n’a jamais pris au sérieux la nécessité de bâtir une économie autonome, capable de résister aux chocs externes. Pendant que les États-Unis subventionnent leurs industries vertes à coups de milliards, nous restons captifs d’un modèle extractiviste et dépendant, incapable de penser au-delà de l’intégration continentale.
Cette crise commerciale doit aussi nous alerter sur les enjeux démocratiques en jeu. Les négociations en cours pourraient inclure la remise en cause de la Loi sur les nouvelles en ligne, une législation qui tente de préserver un écosystème médiatique indépendant face aux géants du numérique. Si Ottawa cède sur ce point pour apaiser Washington, c’est notre capacité collective à produire de l’information libre qui sera sacrifiée sur l’autel du commerce. La souveraineté économique et la souveraineté démocratique sont indissociables : on ne peut défendre l’une sans protéger l’autre. Accepter de négocier nos lois sous la pression tarifaire, c’est accepter que notre démocratie soit soluble dans les intérêts étrangers.
Face à cette offensive, la seule réponse viable passe par un renforcement massif du filet social et une réorientation radicale de notre modèle économique. Il faut soutenir directement les travailleuses et travailleurs touchés par des mesures de revenu garanti, investir dans la relocalisation des chaînes de production, financer la transition vers une économie décarbonée et souveraine. Il faut aussi rompre avec l’illusion que le marché libre nous protégera. Les tarifs de Trump ne sont que le symptôme d’une réalité plus profonde : tant que nous resterons dépendants d’un partenaire imprévisible, nous serons à la merci de ses humeurs. La souveraineté économique n’est pas un slogan : c’est une question de survie collective et de dignité démocratique.





