Goodfood Market, pionnier québécois des boîtes-repas livrées à domicile, vient de se placer sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies (LACC). Cette démarche juridique permet à l’entreprise de suspendre temporairement le paiement de ses dettes pendant qu’elle tente une restructuration. Derrière cette nouvelle se cache une question délicate : que deviennent les 10 millions de dollars investis par Investissement Québec dans cette aventure entrepreneuriale? L’argent public, qui devait soutenir l’innovation et la création d’emplois, risque maintenant d’être évaporé sans qu’aucun citoyen n’ait eu son mot à dire sur ce pari.
Les données financières de Goodfood révèlent une trajectoire troublante. Après une croissance spectaculaire pendant la pandémie, l’entreprise a vu ses revenus chuter dramatiquement avec le retour à la normale. Son modèle d’affaires, basé sur des marges minces et une concurrence féroce, n’a jamais vraiment démontré de rentabilité durable. Pourtant, les fonds publics ont continué d’affluer, alimentés par la promesse d’un secteur technologique florissant. Cette dynamique illustre un problème structurel : lorsque les entreprises soutenues par l’État réussissent, les profits restent privés; lorsqu’elles échouent, les pertes sont assumées collectivement.
Le contraste avec les exigences imposées aux citoyens ordinaires est frappant. Un travailleur qui demande de l’aide sociale doit justifier chaque dépense, prouver ses recherches d’emploi, accepter un contrôle serré de sa vie. Une entreprise qui reçoit des millions publics bénéficie d’une discrétion remarquable. Où sont les rapports trimestriels obligatoires? Où sont les indicateurs de performance mesurables? Où sont les mécanismes de remboursement conditionnels au succès? Cette asymétrie dans la reddition de comptes mine la confiance envers nos institutions économiques et alimente le cynisme populaire.
L’épisode Goodfood devrait déclencher une réflexion plus large sur nos critères de sélection des projets dignes d’investissement public. Les gouvernements ne peuvent pas prédire l’avenir, certes, mais ils peuvent exiger davantage de rigueur analytique. Les études de marché étaient-elles solides? Les projections financières, réalistes? Les comparaisons internationales avec des modèles similaires, disponibles? Trop souvent, l’enthousiasme pour l’innovation technologique et la peur de rater la prochaine grande histoire occultent l’analyse sobre des fondamentaux économiques. Un investisseur privé examine minutieusement ces questions avant de risquer son capital; le secteur public doit faire de même.
Il est temps d’établir un cadre plus robuste pour l’aide gouvernementale aux entreprises. Ce cadre devrait inclure une évaluation indépendante des projets, des tranches de financement conditionnelles aux résultats mesurables, des clauses de remboursement partiel en cas de succès ultérieur, et surtout, une transparence totale accessible aux citoyens. L’argent public n’est pas une loterie gratuite pour entrepreneurs ambitieux; c’est un investissement collectif qui mérite le même professionnalisme qu’un fonds de pension ou qu’un portefeuille institutionnel. Si nous voulons que nos interventions économiques créent réellement de la valeur partagée plutôt que des profits privatisés et des pertes socialisées, nous devons repenser entièrement notre approche. L’échec de Goodfood n’est pas qu’une faillite commerciale; c’est un signal d’alarme pour notre gouvernance économique.





