Simon Jolin-Barrette vient de jeter l’éponge sur son projet de constitution québécoise, et ce naufrage politique n’a rien d’une surprise : c’était écrit dans le ciel dès le départ. Comment pouvait-on sérieusement imaginer ériger une loi suprême sans jamais descendre dans la rue, sans jamais organiser d’assemblées citoyennes dignes de ce nom, sans jamais écouter autre chose que l’écho de sa propre ambition? Ce projet était mort-né, un cadavre juridique habillé en grand dessein national, une mascarade orchestrée par un gouvernement qui confond pouvoir et grandeur, autorité et légitimité. L’échec de Jolin-Barrette n’est pas celui d’un texte, mais celui d’une vision politique autoritaire qui méprise le consentement démocratique et préfère la mise en scène à la construction collective.
Ce qui frappe dans cet abandon, c’est le silence assourdissant des gouvernés. Pendant des mois, la CAQ a vendu ce projet comme l’acte fondateur d’un Québec moderne, une déclaration solennelle de nos valeurs communes. Mais qui a été consulté, vraiment? Quelques juristes triés sur le volet, des experts choisis pour leur conformité idéologique, des forums cosmétiques où la parole citoyenne était cadrée, filtrée, neutralisée. Aucune assemblée constituante populaire, aucun débat dans les cégeps, les syndicats, les centres communautaires. La constitution de Jolin-Barrette devait être celle d’une élite pour une élite, un monument de papier érigé sans fondations dans le béton du consentement populaire. Résultat : personne ne s’est levé pour la défendre quand elle s’est effondrée.
Cette débâcle révèle la profonde fragilité du débat public québécois, cette manie qu’ont nos gouvernants de confondre communication et participation, spectacle et démocratie. Le projet de constitution était une opération de branding politique, un coup de com’ déguisé en chantier national. On voulait des symboles forts, des mots qui sonnent bien dans les discours du premier ministre, mais on refusait de faire le travail dur : écouter, négocier, inclure, composer avec la diversité des voix et des expériences. La CAQ gouverne comme une entreprise privée qui gère sa marque, pas comme une institution démocratique responsable devant son peuple. Ce n’est pas une constitution qu’ils voulaient rédiger, c’était un logo institutionnel, une identité corporative pour le Québec inc.
L’abandon du projet pose une question morale vertigineuse : à quoi sert une loi suprême si elle ne naît pas du consentement des gouvernés? Une constitution n’est pas un décret royal, ce n’est pas un texte qu’on impose d’en haut parce qu’on détient momentanément une majorité parlementaire. C’est un pacte social, un contrat vivant entre un peuple et ses institutions, forgé dans le dialogue, la tension créatrice, parfois le conflit, mais toujours dans la reconnaissance mutuelle. Jolin-Barrette a voulu court-circuiter ce processus, imposer sa vision comme une évidence. Il découvre aujourd’hui ce que les mouvements sociaux savent depuis toujours : le pouvoir sans légitimité démocratique est un château de cartes qui s’effondre au premier souffle de contestation.
Ce qui reste de cet épisode grotesque, c’est une leçon que le Québec devra méditer longtemps. On ne bâtit pas un pays — réel ou symbolique — en court-circuitant le peuple. On ne forge pas d’institutions durables en préférant la grandeur des mots à la rigueur des processus démocratiques. Si nous voulons un jour nous donner une véritable constitution, elle devra naître d’en bas, portée par des assemblées populaires, débattue dans chaque quartier, chaque village, chaque lieu de travail. Elle devra être radicalement démocratique ou elle ne sera rien. Le fantôme constitutionnel de Jolin-Barrette nous hante désormais comme un avertissement : le pouvoir qui oublie le peuple finit toujours par se retrouver seul devant ses ruines.





