Le débat autour d’une constitution québécoise, tant attendu par certains et redouté par d’autres, a été relancé dans une ambiance moitié solennelle, moitié cacophonique. Une nouvelle fois, la question identitaire agit comme la pièce maîtresse d’un jeu politique où les règles demeurent floues, et où les joueurs les mieux entendus portent en général le même visage que ceux qui ont toujours narré l’histoire. Ainsi, ce miroir tendu à la société révèle moins notre cohésion morale que notre incapacité à articuler une citoyenneté solidaire.
L’écart entre les aspirations concrètes des citoyens et le théâtre symbolique du débat constitutionnel ne cesse de croître. Alors que l’on peine à loger, à soigner, à instruire et à nourrir dignement dans toutes les régions du Québec, l’énergie publique se concentre sur la rédaction d’un texte qui, pour plusieurs, demeure abstrait et distant. Ce désalignement rappelle qu’il est plus aisé de raffiner les grands principes que de s’attaquer aux douleurs tangibles du quotidien – une forme de confort intellectuel à laquelle le pouvoir adore s’agripper.
Mais une constitution, diront certains, n’est pas une liste d’épicerie sociale. Certes. Elle est un récit fondateur, le pacte de notre vivre-ensemble. Justement : peut-on réellement fonder un « nous » collectif quand les voix multiples qui composent notre réalité sont marginalisées dans les lieux mêmes où s’écrit ce pacte? Le danger est grand de voir une constitution se muer en texte sacré d’une élite, plutôt que la charte vivante et malléable d’un peuple authentiquement représenté.
La parole populaire, trop souvent convoquée mais rarement écoutée, mérite mieux que d’être réduite à une figure de style démocratique. Qui parle, et pour qui? Quand un processus prétend incarner l’intérêt général sans sortir des cénacles politiques institutionnels, il trahit sa propre légitimité. La démocratie ne peut être un spectacle pour initiés, elle doit être la pratique constante d’une écoute active, nourrie par les réalités plurielles des gens ordinaires.
Refonder une constitution pourrait être une occasion précieuse, à condition de l’arrimer à un projet de société conscient, enraciné dans l’exigence du bien commun plutôt que dans la répétition de figures identitaires. Cela exige de détourner le regard des grandes tribunes pour revenir à la place publique, là où l’aspiration à la justice ne se décline pas en articles, mais en priorités concrètes, vérifiables. Autrement, nous n’écrirons pas un texte fondateur : nous rédigerons une élégie supplémentaire à la représentation perdue.





