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Deepfakes sexuels : le retard de l’État face aux ados

Imaginez vous réveiller un matin et découvrir votre visage greffé sur un corps nu qui n’est pas le vôtre, diffusé dans les corridors de votre école, partagé sur des fils Snapchat que vous ne contrôlez pas. C’est la réalité d’une violence qui ne laisse ni ecchymose ni trace ADN, mais qui détruit tout aussi sûrement : les hypertrucages sexuels dévorent l’intimité des adolescentes québécoises et canadiennes, une image générée à la fois. Ottawa vient d’annoncer le projet de loi C-16 pour criminaliser la distribution non consensuelle de ce matériel synthétique – un geste symbolique, certes, mais qui arrive après que des centaines de jeunes aient déjà payé le prix de notre inaction collective. Pendant que les législateurs discutent, des filles de 14 ans changent d’école, effacent leurs réseaux sociaux, et apprennent que leur corps peut être volé sans qu’on les touche.

Ce qui rend ces agressions particulièrement dévastatrices, c’est leur caractère permanent et viral. Contrairement à une rumeur qui finit par s’éteindre, un deepfake sexuel devient immortel : il circule, se duplique, réapparaît des mois plus tard sur d’autres plateformes. Les travailleuses communautaires que je rencontre dans les maisons de jeunes me le disent toutes : l’impact psychologique dépasse souvent celui d’autres formes de harcèlement parce que la victime perd le contrôle absolu de sa propre image. « C’est comme si on leur volait leur identité pour en faire une marchandise sexuelle », m’explique Marie-Claude, intervenante dans un CALACS montréalais. Et pendant ce temps, les créateurs de ces images – souvent des gars du même âge, parfois des adultes prédateurs – se cachent derrière l’anonymat des applications et l’excuse pitoyable du « c’était juste pour rire ».

Le projet de loi C-16 propose des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison pour ceux qui distribuent ces contenus fabriqués. C’est un début, mais réduire cette épidémie à une question de sanctions pénales, c’est manquer le cœur du problème : nous avons laissé une génération entière grandir sans éducation sérieuse au consentement numérique, sans comprendre que derrière chaque pixel se trouve une personne réelle. Les lois arrivent toujours trop tard dans un monde où la technologie évolue plus vite que notre éthique collective. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est un investissement massif dans les écoles – pas des conférences molles sur la « citoyenneté numérique », mais des discussions franches sur le pouvoir, le sexisme, et la culture du viol qui se prolonge en ligne.

Parlons aussi de ce qu’on ne dit jamais assez fort : les ressources manquent cruellement pour accompagner les victimes. Quand une adolescente découvre qu’elle est la cible d’un deepfake, où peut-elle aller? Les centres d’aide sont débordés, les services de police souvent mal formés à ces nouvelles violences, et les plateformes technologiques jouent au chat et à la souris avec les contenus signalés. Des parents me racontent leur impuissance totale, leur fille effondrée dans sa chambre pendant qu’eux tentent de comprendre des algorithmes qu’ils ne maîtrisent pas. Il faut des lignes d’écoute spécialisées, des psychologues formé·es aux traumas numériques, des avocates capables de poursuivre les responsables – et il faut que tout ça soit gratuit et accessible, pas réservé à celles qui ont les moyens de se payer un avocat.

Au fond, cette crise révèle notre échec collectif à protéger celles qui sont toujours les premières cibles de la violence patriarcale quand elle trouve de nouveaux outils. Les deepfakes sexuels ne sont pas nés dans un vide : ils prolongent une culture qui objectifie les corps féminins, qui banalise le harcèlement, qui enseigne aux garçons qu’ils ont droit à l’image des filles. Tant qu’on ne s’attaquera pas à ces racines, on continuera de mettre des pansements sur des hémorragies. Le projet de loi C-16 peut punir les agresseurs, mais seule une transformation profonde de notre éducation, de nos valeurs et de notre solidarité pourra vraiment changer la donne. En attendant, des adolescentes continueront de porter seules le poids d’une violence que nous avons, tous ensemble, laissé prospérer.

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