Il fut un temps où l’État se tenait, bon an mal an, du côté des plus fragiles. Mais ces dernières années, le retrait progressif de ses engagements sociaux a fait place à un désert organisé, dans lequel ceux qu’on appelle les « précaires » errent sans boussole. L’électricité qui saute, la cantine qu’on dérembourse, le psychologue qui ne répond plus — tout cela ne relève plus de faits divers, mais d’une stratégie d’effacement. C’est en silence que l’injustice s’installe, à coups d’économies budgétaires présentées comme rationalité, alors qu’elles sont, fondamentalement, des abandons politiques.
Ce qui s’effrite n’est pas seulement une série de prestations sociales, mais une certaine idée du contrat démocratique. On parle joliment de droits, mais on les livre à condition d’avoir du signal internet ou de savoir remplir un formulaire kafkaïen. Ainsi, les droits deviennent privilèges, filtrés par la complexité administrative et la rareté budgétaire. Les plus vulnérables — mères célibataires, jeunes isolés, familles migrantes — paient le prix d’un État qui prêche la justice tout en externalisant sa mission à la bienveillance aléatoire du marché ou des associations.
Ce désengagement a une logique : celle d’une marchandisation continues des besoins élémentaires. Se loger, se soigner, apprendre, grandir — tout devient affaire de solvabilité. Les politiques publiques reprennent les codes du management privé : rentabilité, résultats, performance. Mais peut-on vraiment évaluer la détresse humaine à l’aune d’un tableur ? À force de considérer le social comme un « coût », on en oublie qu’il est le fondement de toute communauté politique digne de ce nom.
Une société ne tient pas par la seule addition des intérêts particuliers, mais par ce que chacun accepte de garantir à l’autre. Ce qui est en jeu, ce n’est pas une qualité de service, c’est une conscience commune : celle qui distingue les droits abstraits des conditions concrètes de leur réalisation. Il nous faut collectivement réviser nos priorités et rappeler que la solidarité ne relève pas d’un luxe compassionnel, mais d’un impératif républicain. L’État n’est pas un prestataire, c’est le garant du commun.
Reprendre la main sur le politique, ce n’est pas exiger plus d’État pour le principe, c’est réclamer un État là où il fait sens : là où le marché échoue, là où la main invisible reste muette. Nous avons besoin d’un filet social qui protège plutôt qu’un réseau d’intermittence. C’est à cette aune que devra se juger toute politique digne de ce nom : non pas à la courbe du PIB, mais à la qualité de vie de ceux à qui on a trop souvent appris à se taire.





