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Déserter l’État : Réflexion sur le retrait de l’État et ses impacts

Il y a des silences qui pèsent plus que les cris. Cette époque semble avoir choisi le silence du pouvoir, celui d’un État qui recule avec constance, préférant l’ombre aux responsabilités. À mesure que l’appareil public se délite, l’humain s’efface — non pas dans les statistiques, que l’on manipule encore avec l’élégance du chiffre, mais dans la rue, sur les bancs vides, dans les files d’attente absurdes des services dépersonnalisés. Le repli de l’État n’est pas une abstraction : il a le visage des oubliés. Là où l’idéal démocratique exigeait la présence, on s’absente désormais au nom de la gestion, du réalisme budgétaire, de la pente douce de l’indifférence.

Nous avons, en vérité, remplacé le politique par la procédure. L’itinérance grimpe, le désespoir climatique s’épaissit, la précarité s’installe, et pourtant le discours dominant reste figé dans une froide rhétorique instrumentale : il faut « optimiser », « rationaliser », « moderniser ». Ce lexique n’est que la version polie de l’abandon. Le néolibéralisme, toujours en habits neufs, se prétend pragmatique alors qu’il est, fondamentalement, amoral : il ne voit dans le public qu’un coût, jamais un tissu vivant; dans les citoyens, des usagers désenchantés, et non des sujets politiques.

Or, ne pas choisir, c’est déjà gouverner. L’État qui se retire n’est pas neutre : il produit de l’opacité, de l’injustice, de l’oubli. S’il n’est plus garant du droit au logement, à la santé mentale, à l’information véritable, alors qui le fera? L’intérêt commun n’est pas une entreprise rentable; il a besoin de foi — foi en la solidarité, foi en la dignité de chaque être. Abandonner cela, c’est confier nos avenirs aux marchés, dont la brutalité est souvent plus raffinée que celle des anciennes tyrannies. On ne pend plus les citoyens ; on les rend invisibles.

Je ne plaide pas pour un État autoritaire, mais pour un État présent, responsable, dont la légitimité repose sur la capacité à protéger, expliquer, redistribuer. Un État qui ne s’excuse pas d’exister mais retrouve son courage démocratique. Si nous voulons freiner le cynisme grandissant, il faudra redéfinir la puissance publique — non pas comme appareil de contrôle, mais comme creuset du projet humain commun. La démocratie ne peut pas être un souvenir romantique : elle doit redevenir une force agissante, une fidélité active au pacte que nous prétendons honorer.

Car au fond, il s’agit d’un choix moral. Continuerons-nous à tolérer un État gestionnaire des ruines ou exigerons-nous un État porteur d’avenir? La légitimité politique ne se mesure pas à l’aune de la compétitivité, mais à celle du soin. Il nous faut rallumer cette exigence ancienne : comprendre le pouvoir pour en redonner le sens. C’est là, dans ce refus du désengagement, que commence peut-être le renouveau du politique — non dans les machines, mais dans les consciences.

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