Mark Carney a atterri au Saguenay pour y déclarer que les négociations avec l’administration Trump sont « tough ». Vraiment ? On applaudit la lucidité, mais on attend toujours la stratégie. Car lorsqu’un premier ministre canadien se déplace en région pour rappeler que son principal partenaire commercial joue les durs, c’est qu’il cherche soit à préparer l’opinion publique à des concessions, soit à masquer l’absence d’un véritable plan B. Dans les deux cas, c’est un aveu : le Canada négocie depuis une position de faiblesse structurelle, et tout le monde le sait — à Washington comme à Chicoutimi.
Ce qui frappe dans cette séquence, c’est moins le constat que la résignation qu’il charrie. Carney parle comme si la dépendance commerciale du Canada envers les États-Unis — 75 % de ses exportations — était un fait de nature, immuable, presque météorologique. Pourtant, d’autres puissances moyennes ont su diversifier leurs marchés face à des géants capricieux : l’Australie avec la Chine, le Mexique avec l’Union européenne et l’Amérique latine, la Corée du Sud avec l’Asie du Sud-Est. Mais Ottawa continue de miser sur la même carte, génération après génération, et s’étonne ensuite que Trump — ou n’importe quel locataire de la Maison-Blanche — en abuse.
L’ironie, c’est que Carney choisit précisément le Saguenay pour tenir ce discours. Une région dont l’économie repose sur l’aluminium, les pâtes et papiers, et l’hydroélectricité — trois secteurs directement exposés aux humeurs protectionnistes américaines. En d’autres termes, il vient expliquer aux travailleurs et travailleuses que leur avenir dépend de la bonne volonté d’un président qui n’en a aucune. C’est une scène révélatrice de la politique de pouvoir en région : on y vient chercher la légitimité du « vrai monde », mais on n’y apporte que des formules creuses et des promesses de résilience. Pendant ce temps, les usines ferment, les jeunes partent, et les emplois se précarisent.
Ce qui manque cruellement dans le discours de Carney — et plus largement dans celui du Parti libéral —, c’est un récit de souveraineté économique qui ne se contente pas de gérer la dépendance, mais qui cherche activement à la réduire. Où est l’investissement massif dans les infrastructures vertes ? Où sont les partenariats stratégiques avec l’Union européenne, l’ANASE, l’Union africaine ? Où est la volonté politique de construire des chaînes de valeur continentales qui contournent les États-Unis ? La social-démocratie européenne a su, dans les années 1970, inventer des modèles de co-développement et de solidarité inter-régionale. Le Canada, lui, se contente de supplier pour garder l’ACEUM intact.
Au fond, ce passage au Saguenay est un symbole : celui d’un pays riche, progressiste en apparence, mais structurellement incapable de s’émanciper de l’orbite américaine. Carney a raison, les négociations sont « tough ». Mais tant que le Canada refusera de se doter d’une véritable stratégie de diversification économique et de solidarité internationale, il restera condamné à négocier à genoux. Et les régions comme le Saguenay continueront de payer le prix de cette inertie politique, applaudissant poliment pendant qu’on leur explique que l’avenir sera dur — sans jamais leur proposer les outils pour le transformer.





