Le Canada et l’Ukraine viennent de signer un accord de coproduction de drones militaires, et Moscou a réagi comme on pouvait s’y attendre : par la menace, l’intimidation, le chantage numérique. Le Kremlin a brandi l’adresse d’une entreprise canadienne impliquée dans ce partenariat, espérant sans doute semer la peur dans nos rangs. Mais derrière ce théâtre de l’intimidation se cache une question plus large : jusqu’où sommes-nous prêts à militariser notre solidarité internationale, et surtout, quelle stratégie de paix accompagne ces livraisons d’armes ? Parce qu’envoyer des drones, c’est bien. Penser la sortie de guerre, c’est mieux.
Personne ne conteste le droit d’un pays agressé à se défendre, ni celui du Canada à soutenir l’Ukraine face à l’impérialisme russe. La guerre menée par Poutine est une invasion brutale, un crime contre le droit international et une catastrophe humanitaire. Mais reconnaître ce droit à la défense ne nous dispense pas de poser les vraies questions : cette production de drones s’inscrit-elle dans une vision diplomatique cohérente ? Ou bien sommes-nous en train de nourrir une escalade sans fin, où chaque nouvelle arme appelle sa réponse, chaque menace sa contre-menace, dans une spirale qui broie les populations civiles ?
Les menaces russes contre des entreprises canadiennes sont pathétiques, certes, mais elles révèlent aussi la brutalité d’un régime aux abois. Le Kremlin joue sur tous les tableaux : désinformation, cyberattaques, chantage économique, intimidation directe. Cette méthode de la peur vise à fracturer les sociétés civiles occidentales, à diviser l’opinion publique, à décourager la solidarité. Face à cela, il faut tenir bon. Mais tenir bon ne signifie pas transformer nos économies en industries de guerre permanentes. Il y a une différence entre résister à l’agression et s’enfermer dans une logique militariste où la diplomatie devient un simple appendice des stratégies armées.
Car c’est bien là le nœud : où est passée la diplomatie ? Où sont les négociations, les médiations, les couloirs de dialogue qui pourraient éviter des milliers de morts supplémentaires ? La paix ne viendra pas des usines de drones, ni des sanctions économiques, ni des discours martiaux prononcés depuis des capitales confortables. Elle viendra d’un rapport de force, oui, mais aussi d’une volonté politique de construire une issue qui ne soit pas seulement l’épuisement mutuel. Soutenir l’Ukraine militairement tout en abandonnant toute perspective de paix négociée, c’est condamner ce pays à une guerre d’usure interminable, où ce sont toujours les mêmes qui paient : les civils, les jeunes, les plus pauvres.
Alors oui, fabriquons des drones si cela peut sauver des vies ukrainiennes face à l’agression. Mais exigeons aussi de nos gouvernements qu’ils investissent autant d’énergie dans la recherche d’une paix juste et durable. Une paix qui ne soit ni la capitulation de Kiev, ni l’humiliation de Moscou, mais une sortie de crise construite sur le droit international, le respect des frontières et la justice pour les victimes. Sinon, nous ne serons que des marchands d’armes bien intentionnés, prisonniers d’une logique de guerre sans horizon. Et ça, ce n’est pas de la solidarité : c’est de la complicité dans l’impasse.





