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École privée et public : chronique d’un aveu politique

Lorsque le réseau scolaire privé tend la main au public pour accueillir des élèves en difficulté d’apprentissage ou d’adaptation, le geste peut sembler généreux, presque chevaleresque. Pourtant, derrière cette offre de « collaboration », se dessine l’aveu d’un échec collectif : celui d’avoir laissé se dégrader à ce point les infrastructures, les ressources et les effectifs du système public que nous en sommes réduits à solliciter l’aide de ceux qui, précisément, n’ont jamais eu pour mission de servir le bien commun. Cette proposition n’est pas une solution, c’est un symptôme. Elle révèle l’ampleur du désinvestissement structurel qui a vidé nos écoles de leur capacité à répondre aux besoins de tous les enfants, y compris les plus vulnérables.

L’ironie de la situation mérite qu’on s’y attarde. Pendant des décennies, le privé s’est bâti sur la sélection, l’exclusion des élèves dits « à besoins particuliers », et le privilège de choisir qui franchit ses portes. Aujourd’hui, certains établissements proposent d’ouvrir des places pour pallier les manques criants du réseau public. Mais à quel prix, et selon quelles modalités ? Cette main tendue ne vient pas avec un engagement à transformer leur modèle en profondeur, ni à renoncer aux subventions publiques qui les maintiennent à flot tout en leur permettant de facturer des frais de scolarité. Elle vient simplement combler un vide laissé béant par des années de coupes budgétaires, de gel d’embauche et de sous-financement chronique.

Accepter cette offre, c’est entériner une logique dangereuse : celle de la délégation du bien commun à des acteurs privés qui n’ont ni les mêmes obligations, ni la même imputabilité que l’État. C’est admettre que le public n’est plus capable d’assumer sa mission universelle et qu’il doit désormais sous-traiter une partie de ses responsabilités les plus fondamentales. Or, ce glissement n’est jamais anodin. Il normalise l’idée que certains services essentiels peuvent être confiés à des intérêts particuliers, et il ouvre la porte à une dualisation durable du système scolaire, où le public deviendrait le filet de sécurité minimal, tandis que le privé se chargerait des « cas complexes » moyennant rétribution.

Ce qui manque au Québec, ce ne sont pas des places dans le privé. Ce sont des classes adaptées, des orthopédagogues, des psychologues scolaires, des enseignants spécialisés, des budgets dignes de ce nom pour soutenir l’inclusion réelle. Ce sont des décennies de réinvestissement dans le réseau public, une volonté politique claire de remettre l’école commune au centre du projet collectif. Plutôt que d’accepter des solutions rapides qui consolident les inégalités, il faudrait avoir le courage de dire non à cette forme de charité institutionnelle et d’exiger que l’argent public serve à renforcer le public, pas à sous-traiter ses échecs.

Comprendre le pouvoir, c’est aussi comprendre ce qui se joue dans ce type de geste. Derrière l’apparence de pragmatisme, il y a un choix politique : celui de céder du terrain, de reconnaître implicitement que le privé est plus efficace, plus agile, mieux géré. C’est un discours séduisant, mais trompeur. La vraie question n’est pas de savoir si le privé peut aider, mais pourquoi il est en mesure de le faire alors que le public, lui, suffoque. Répondre à cette question, c’est refuser la facilité et réclamer un sursaut collectif. C’est défendre l’idée que l’école publique n’a pas besoin d’être sauvée par le privé : elle a besoin d’être financée, respectée et reconstruite.

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