Tariq_Ben_Salem_2026-07-28_55_milliards_pour_acheter_le_silence

Talc cancérigène : 5,5 milliards pour acheter le silence

Johnson & Johnson vient de mettre sur la table 5,5 milliards de dollars américains pour tenter de tourner la page d’un des scandales sanitaires les plus retentissants de la dernière décennie. Ce règlement proposé vise à clore des dizaines de milliers de poursuites liées au talc possiblement cancérigène que le géant pharmaceutique a vendu pendant des décennies. Mais derrière les chiffres mirobolants se cache une vérité gênante : l’entreprise continue de nier toute responsabilité. Ce n’est pas une admission de culpabilité, c’est une stratégie de sortie de crise calibrée par des avocats d’affaires qui savent que le silence coûte moins cher qu’un procès médiatisé. Pour les victimes — majoritairement des femmes ayant développé des cancers de l’ovaire — cette proposition sonne comme un aveu déguisé en transaction commerciale.

Ce dossier n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une longue tradition de scandales industriels où les géants multinationaux préfèrent payer plutôt que de reconnaître leurs torts. On pense au Mediator en France, aux pesticides de Monsanto, aux émissions truquées de Volkswagen. Partout, le même schéma : des années de dénégations, des preuves internes enterrées, des victimes qui doivent se battre pour exister juridiquement. Johnson & Johnson a utilisé toutes les ficelles du manuel : filiales créées pour absorber les poursuites, procédures en faillite pour limiter les indemnisations, lobbying intensif. Ce n’est pas de la justice, c’est de la gestion de risque financier appliquée à la santé publique.

Pendant que les avocats négocient en coulisses, des milliers de femmes attendent. Certaines depuis plus de dix ans. Elles ont vu leur santé se détériorer, leurs économies fondre dans les frais médicaux, leurs familles se déchirer sous le poids de l’incertitude. Pour elles, 5,5 milliards répartis entre des dizaines de milliers de plaignantes, c’est souvent quelques centaines de milliers de dollars — après déduction des honoraires d’avocats. Aucune somme ne peut compenser un cancer, une vie écourtée, une dignité bafouée. Ce que cherchent ces femmes, ce n’est pas seulement de l’argent : c’est une reconnaissance publique, des excuses, la certitude que cela ne se reproduira plus. Or, le règlement proposé ne leur offre rien de tout cela.

La vraie question politique, celle qu’on évite soigneusement dans les salles d’audience, c’est : comment en est-on arrivé là ? Comment un produit potentiellement dangereux a-t-il pu rester sur le marché pendant si longtemps ? Les agences de régulation, sous-financées et parfois complices, ont laissé faire. Les législations, trop souples, donnent aux entreprises le bénéfice du doute. Les études internes qui alertaient sur les risques ont été étouffées, et les lanceurs d’alerte marginalisés. Ce n’est pas un accident, c’est un système qui privilégie systématiquement le profit sur la santé publique, surtout quand les victimes sont des femmes, des personnes racisées, des populations du Sud global.

Si ce règlement est accepté, Johnson & Johnson pourra clore ce chapitre et passer à autre chose. Mais la leçon restera amère : on peut empoisonner des milliers de personnes, nier pendant des années, puis s’en sortir avec un chèque. Tant qu’il n’y aura pas de régulation contraignante des produits de consommation, de transparence obligatoire sur les études de sécurité, et de sanctions pénales pour les dirigeants responsables, les scandales continueront. Le talc de J&J n’est qu’un symptôme d’une maladie bien plus profonde : celle d’un capitalisme mondialisé qui considère les corps — surtout ceux des femmes et des pauvres — comme des variables d’ajustement. La justice ne peut pas se monnayer. Elle doit s’imposer.

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