Les maisons d’hébergement pour femmes violentées sonnent l’alarme à quelques semaines du scrutin provincial, et ce n’est pas un hasard. À Saint-Michel comme ailleurs au Québec, les féminicides s’accumulent pendant que les refuges tournent à vide, refusent des dizaines d’appels par jour, et voient leurs budgets stagner année après année. Les travailleuses de première ligne le répètent jusqu’à l’épuisement : on n’a pas besoin de compassion médiatique après chaque drame, on a besoin de financement stable, de logements de transition, de suivi en santé mentale et de protection juridique. Mais nos élites préfèrent gérer les cadavres plutôt que d’investir dans la vie. C’est moins spectaculaire, moins rentable électoralement, et surtout, ça demande d’admettre que la violence conjugale n’est pas un fait divers, mais une politique d’État par omission.
Le sous-financement chronique des ressources d’hébergement n’est pas un accident budgétaire, c’est un choix politique. Quand une femme appelle un refuge et qu’on lui répond que toutes les places sont prises, ce n’est pas de la malchance : c’est le résultat direct de décennies d’austérité, de précarisation des organismes communautaires, et d’une gestion néolibérale qui traite les services de protection comme des dépenses superflues. Les intervenantes travaillent avec des contrats à la pige, des locaux vétustes, des budgets de survie. Elles colmatent les brèches d’un système qui refuse de reconnaître que prévenir coûte infiniment moins cher que réparer. Chaque féminicide représente un échec collectif, mais aussi une économie de bouts de chandelle qui tue.
Les partis politiques aiment parler de sécurité publique quand il s’agit de police et de prisons, mais deviennent soudainement muets lorsqu’on leur demande des engagements concrets pour protéger les femmes. Où sont les promesses de financement pluriannuel garanti pour les maisons d’hébergement? Où sont les plans d’accès rapide au logement social pour les survivantes qui ne peuvent pas retourner chez elles? Où sont les mesures pour que les tribunaux prennent enfin au sérieux les ordonnances de protection? Les intervenantes le savent, les survivantes le savent, et nous le savons aussi : tant que la violence conjugale sera traitée comme un enjeu « de niche » plutôt que comme une urgence nationale, les femmes continueront de mourir dans l’indifférence institutionnelle.
Ce qui rend cette situation encore plus révoltante, c’est que les solutions existent et sont documentées. Des modèles de prévention efficaces fonctionnent ailleurs, des recherches montrent qu’investir un dollar dans les refuges en sauve des dizaines en services d’urgence, en justice pénale, en soins de santé. Mais notre classe politique préfère les annonces posthumes, les minutes de silence et les rubans blancs symboliques. Pire encore, elle criminalise la pauvreté, coupe dans les services sociaux, et maintient un système économique qui rend les femmes dépendantes financièrement de leurs agresseurs. La violence conjugale ne se règle pas seulement à coups de refuges : elle exige une transformation radicale de nos structures d’emploi, de logement, de garde d’enfants, de justice. Mais ça, aucun parti mainstream n’ose le dire.
Alors que les chefs débattront bientôt de fiscalité et d’identité, rappelons-leur que des femmes meurent pendant qu’ils calculent leurs votes. Les maisons d’hébergement ne demandent pas la charité, elles exigent ce qui leur est dû : des ressources à la hauteur de la crise, des engagements contraignants, une reconnaissance que leur travail sauve des vies. Et nous, électeur·rices, devons exiger la même chose. Pas de vote sans garantie de financement stable pour les refuges. Pas de mandat sans plan concret contre les féminicides. Parce que la prochaine victime pourrait être notre sœur, notre amie, notre voisine. Et si l’État continue d’arriver après l’alarme, c’est qu’il a choisi de ne jamais vraiment l’écouter.





