Noemie_Caron_2026-07-24_la_fiscalite_comme_miroir_du_politique

Fiscalité québécoise : le miroir du pouvoir politique

Que le Québec soit devenu plus dépendant des impôts sur le revenu des particuliers n’est pas qu’une donnée comptable à reléguer aux pages économiques. C’est un fait politique qui révèle la structure même de nos choix collectifs, la hiérarchie silencieuse entre travail et capital, et la légitimité fragile d’un État qui demande beaucoup à ses citoyens tout en ménageant les puissances économiques. Lorsque la part des revenus fiscaux provenant des ménages augmente, c’est toute la question du financement de la démocratie qui se pose : qui paie pour le bien commun, et qui en est dispensé?

Cette dépendance croissante à l’impôt des particuliers traduit une réalité que l’on préfère souvent occulter : notre modèle social repose de plus en plus sur les épaules des travailleurs et travailleuses, pendant que les revenus du capital bénéficient d’une discrétion fiscale remarquable. On célèbre les services publics — santé, éducation, culture — mais on interroge rarement la distribution de l’effort fiscal qui les soutient. Cette asymétrie n’est pas technique, elle est idéologique. Elle dit quelque chose de la manière dont nous concevons la contribution à la société : noble quand elle vient du salaire, embarrassante quand elle devrait toucher la rente ou le profit.

Il serait facile de se réjouir que l’État québécois maintienne une capacité de lever des revenus substantiels. Mais cette capacité ne doit pas masquer l’essentiel : un système fiscal progressif ne l’est vraiment que s’il interroge toutes les formes de richesse avec la même rigueur. Or, force est de constater que la fiscalité des entreprises, des successions, des gains en capital demeure un angle mort persistant. On demande aux ménages de financer la solidarité, mais on hésite à imposer aux détenteurs de patrimoine une part équivalente. C’est là que se joue la crédibilité démocratique de l’impôt.

Dire que le Québec dépend davantage des impôts, c’est aussi reconnaître que l’État a besoin de légitimité pour collecter ces revenus. Et cette légitimité ne peut tenir que si les citoyens sentent que l’effort est partagé, que les règles sont justes, que les institutions publiques servent réellement l’intérêt général. Sinon, la fiscalité devient une forme de coercition mal acceptée, un prélèvement dont on se demande à qui il profite vraiment. La question n’est donc pas seulement « combien l’État prélève-t-il? », mais « comment le fait-il, et au nom de quoi? »

Financer l’État est un choix de société, pas une fatalité budgétaire. La dépendance accrue aux impôts des ménages devrait nous pousser à réfléchir collectivement à ce que nous voulons vraiment : un modèle qui repose sur le travail seul, ou une fiscalité qui ose enfin interroger le capital avec la même audace qu’elle interroge le salaire. C’est dans cet équilibre — ou ce déséquilibre — que se lit la vérité du pouvoir. Et c’est en le nommant qu’on peut espérer le transformer.

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