Chaque année, l’Institut Fraser publie son « Index de générosité », classant les provinces canadiennes selon le taux et le montant des dons charitables. Pour 2025, c’est l’Alberta qui trône en tête, tandis que le Québec demeure dernier. Une lecture rapide pourrait assimiler générosité individuelle à solidarité sociale. Mais ce classement soulève une question plus complexe : que mesure-t-on vraiment quand on évalue la « générosité » d’une population ? Et à qui profite la comparaison ?
Le principal indicateur de l’index est la proportion du revenu déclarée en dons sur les rapports d’impôt. Or, cette mesure exclut la contribution collective par l’impôt, canal principal de la redistribution dans une société moderne. Par exemple, selon Statistique Canada, le Québec consacre environ 23 % de son PIB aux dépenses publiques sociales (éducation, santé, protections sociales), contre 17 % en Alberta. En d’autres mots, les Québécois financent davantage leur filet social collectivement, alors que les Albertains se tournent plus vers la charité privée.
Ce glissement sémantique — de solidarité publique à bienveillance privée — n’est pas anodin. Il alimente une rhétorique où l’État est vu comme obstacle à la bonté humaine spontanée, et où la justice sociale serait mieux servie par des dons que par des politiques universelles. Pourtant, la littérature en économie sociale est claire : les mécanismes publics, financés par un impôt progressif, sont bien plus efficaces pour réduire les inégalités structurelles que la philanthropie, souvent ponctuelle et inégalitaire dans son accès (voir l’OCDE, 2023).
Du côté des organismes communautaires, le discours est nuancé. « Les dons sont essentiels, mais ils comblent des failles que les services publics devraient éviter de créer », affirme Camille Rondeau du FRAPRU. Pour François Aubry, économiste à l’UQAM, « cet index contribue à une vision idéologique où la responsabilité collective est érodée au profit d’une conscience individuelle, souvent teintée de marketing social. » On confond alors le symptôme (la pauvreté visible) avec la cause (les politiques publiques sous-financées).
Il est temps de sortir du faux dilemme entre un État froid et une société civile chaleureuse. La générosité ne réside pas uniquement dans les dons, mais dans notre capacité collective à bâtir des systèmes robustes, inclusifs, et justes. Une fiscalité progressive, bien conçue, demeure la forme la plus étendue — et souvent la plus oubliée — de solidarité.





